Ma citation du jour

« Dans tout humanisme il y a un élément de faiblesse qui vient de sa répugnance pour tout fanatisme, de sa tolérance et de son penchant pour un scepticisme indulgent, en un mot de sa bonté naturelle. Et cela peut, en certaines circonstances, lui devenir fatal. Ce dont nous aurions besoin aujourd’hui, ce serait un humanisme militant, un humanisme qui affirmerait sa virilité et qui serait convaincu que le principe de la liberté, de la tolérance et du libre examen n’a pas le droit de se laisser exploiter par le fanatisme sans vergogne de ses ennemis. L’humanisme européen est-il devenu incapable d’une résurrection qui rendrait à ses principes leur valeur de combat ? S’il n’est plus capable de prendre conscience de lui-même, de se préparer à la lutte dans un renouveau de ses forces vitales, alors il périra et avec lui l’Europe, dont le nom ne sera plus qu’une expression purement géographique et historique. Et il ne nous restera plus qu’à chercher dès maintenant un refuge hors du temps et de l’espace. »


Thomas Mann, Avertissement à l’Europe, 1937

Blue Öyster Cult, The Symbol Remains

Ça fait presque 20 ans que je l’attendais celui-là, depuis Curse of The Hidden Mirror (2001), après avoir été de déception en déception – 20 ans d’albums médiocres, depuis le génial Fire of Unknown Origin (1981), qui m’avait fait découvrir ce groupe.

Alors ça commence mal, la pochette est moche comme tout. Moins que celle de Club Ninja, mais tout de même.

Mais c’est un très bon album.

Les chansons sont excellentes, les musiciens hors pair, il y a du lourd, du mélodique, mais toujours ce je ne sais quoi de subtil chez BÖC.

Je devrais donc être ravi.

Ben non.

Il manque juste un truc. La magie. Celle qui faisait que j’écoutais en boucle Secret Treaties, Agents of Fortune ou Cultosorus Erectus. Je ne saurais même pas dire ce qui manque, en fait, tellement les chansons de cet album sont bien faites, magistralement interprétées. Je ne peux pas me défaire de l’idée qu’il y a quelque chose de bourrin là-dedans, que la sombre cruauté qui faisait le charme vénéneux de leurs albums s’est barrée.

Remarquez, ils ont vieilli. Et moi aussi, tiens.

Pff.

10 bonnes raisons de lire du Condie Raïs, par Condie Raïs

  1. Lire du Condie Raïs protège du COVID 19, mais également de nombreux autres virus, bactéries, maladies rares, etc. (source : OMS)

2. Lire du Condie Raïs garantit le retour de l’être aimé (source : euh… on verra plus tard)

3. Lire du Condie Raïs améliore sensiblement les performances sexuelles des hommes (pas de source pour cause de respect de la confidentialité).

4. Lire du Condie Raïs entraîne des orgasmes spontanés et répétés chez les femmes (source : Simone X.).

5. Lire du Condie Raïs protège de la foudre (on n’a jamais vu un lecteur de C. R. foudroyé. Bon, on n’a jamais vu un lecteur de C. R. tout court non plus, mais faites pas chier !).

6. Lire du Condie Raïs fait plaisir à Condie Raïs. (source : moi)

7. Lire du Condie Raïs augmente la production viticole en Bourgogne, c’est prouvé.

8. Lire du Condie Raïs évite tout risque de se faire casser la gueule dans la rue par Condie Raïs, qui n’a aucun intérêt à démolir le portrait de ses lecteurs…

9. Lire du Condie Raïs permet de ne pas lire du Christine Angot (on ne peut pas faire les deux en même temps…).

10. Lire du Condie Raïs fait monter les marchés boursiers (depuis que C. R. écrit, le Nasdaq a pris 13%, ça peut pas relever du hasard.

Voilà, voilà…

C2H4O2, premier recueil de nouvelles de Condie Raïs

« Vive les délocalisations ! », un article rédigé à jeun et même pas bourrée par Condie Raïs, histoire de se faire des potes…

 

  — Bon, quel genre de salades vous allez nous raconter aujourd’hui ?

   — Je comptais discuter un peu des délocalisations…

   — Ben tiens ! On vous connaît par cœur, Condie Raïs ! Vous allez essayer de montrer par A + B qu’elles ne créent pas de chômage, c’est ça ?

   — Euh, non.

   — Ah. On est d’accord, alors ? Les délocalisations, ça crée bien du chômage ?

   — Non plus. Enfin si. Mais non, en fait.

   — Dites, vous avez abusé du Sauvignon, à cette heure-ci ?

   — Non, non, je n’ai encore rien bu de la journée. Juste du café.

   — Bon, alors soyez un peu sérieuse, pour changer. C’est quoi le coup tordu que vous mijotez ? Vous voulez nous faire avaler quoi sur les délocalisations ?

   — Ben qu’elles créent des emplois. Plein d’emplois, en fait.

   — Vous vous foutez de moi, là ?

   — Non. Je vous assure.

   — Vous voulez dire qu’elles créent des emplois ailleurs ? Là où on paie des pauvres gens au lance-pierre ? Là où on exploite des gamins pour une poignée de clous ?

   — Pas du tout, même si ce que vous dites-là est vrai. Je voudrais vous montrer qu’elles créent des emplois ici… Je veux dire en France, en Europe. On n’en parle jamais. Personne à ma connaissance n’a pris la peine de l’expliquer de façon simple. C’est la raison pour laquelle je me permets de ramener ma fraise là-dessus. Pour expliquer aux honnêtes gens ce que j’ai pu comprendre après avoir lu tout et son contraire, après m’être paumée dans les chiffres, les raisonnements abscons, les contradictions, les lieux communs aussi… J’ai mis longtemps à avoir les idées un peu claires sur cette question. Il faut dire que même les chercheurs de l’INSEE qui est à l’origine des études les plus poussées là-dessus demeurent très tièdes dans leurs conclusions[1]. Comme s’ils n’osaient pas aller au bout de leur démarche de peur de se faire lyncher sur la place publique. Et je ne parle même pas des manuels scolaires d’économie… On a donc un bon sens commun qui dénonce les délocalisations comme une catastrophe nationale, et des économistes – que personne ne lit, ou presque – qui nous disent « peut-être bien que oui, mais attention, c’est plus compliqué que ça, il faudrait voir, on ne sait pas trop… »

   — Et donc vous voulez nous faire partager votre science, c’est ça ?

   — Ce n’est pas de la science. C’est du bon sens. Une fois de plus, il faut savoir raisonner à l’envers et aller dénicher les choses cachées derrière les choses… Une fois qu’on s’est débarrassé des partis-pris idéologiques, c’est plus facile, remarquez.

   — Et ça va nous prendre longtemps, cette histoire ?

   — Moins de vingt pages, comme d’habitude. C’est le seuil que je me suis fixé pour chaque épisode de ma petite série. Et que des choses simples, c’est promis…

— Et bien allez-y, aggravez votre cas… On vous écoute.

   — Merci bien.

§

   Donc…

   Je ne vais pas commencer par nier l’évidence. Oui, les délocalisations, ça détruit des emplois. Il y a des pauvres gens qui perdent leur boulot parce qu’on a décidé de fermer leur usine et d’en ouvrir une pareille à l’autre bout du monde – ou de l’Europe – pour payer des clopinettes des ouvriers ou des ouvrières corvéables à merci. C’est la stricte vérité. Et croyez-moi, ça ne me fait pas marrer du tout. Je suis comme tout le monde. Les images des gars ou des femmes qui manifestent devant leur usine parce qu’on veut les licencier, alors que l’entreprise est rentable, que les actionnaires touchent leurs dividendes et tout et tout, ça ne me laisse pas indifférente.

   Alors pourquoi soutenir que les délocalisations sont une bonne chose ?

   Pour une raison bien simple.

   Si les délocalisations n’existaient pas, ils perdraient quand même leur boulot. Et plein d’autres personnes aussi. Je veux dire que le chômage augmenterait encore plus vite qu’il n’augmente actuellement.

   Mais prenons les choses dans l’ordre si vous le voulez bien. En commençant par une question simple, tiens :

   Combien les délocalisations détruisent-elles d’emploi exactement ?

   Pour être bien d’accord sur ce dont nous parlons, je propose que nous nous fondions sur la définition d’une délocalisation selon l’OCDE. Selon cet honorable organisation, mais ça rejoint plutôt le bon sens, il me semble, on peut parler de délocalisation si les trois conditions suivantes sont remplies :

   1/ L’entreprise ferme une unité de production dans le pays d’origine – la France, par exemple.

   2/ Elle ouvre une unité équivalente dans le pays d’accueil – la Chine, par exemple, ou la Roumanie, ou bien la Pologne, c’est comme vous voulez…

   3/ Les produits fabriqués ou assemblés (ou les pièces) sont rapatriés dans le pays d’origine pour y être commercialisés – retour en France, donc.

   On est d’accord là-dessus ? Bien.

   Dans ce cas, l’INSEE nous dit exactement combien d’emplois ont été détruits en France à cause des délocalisations entre 2009 et 2011 : 20 000. C’est le chiffre le plus récent dont on dispose à ma connaissance[2].

   Ça fait 6 666 emplois détruits par an, en moyenne, sur les trois années concernées. Un chiffre pareil, ça ne s’invente pas, hein ? Et ça a le mérite d’être facile à retenir. Passons.

   La France compte aujourd’hui 3 millions 732 000 demandeurs d’emplois, le pire chiffre de notre histoire. Et la hausse de 10,7% du chômage au cours du premier semestre 2020 représente 25 000 destructions d’emplois (pour la catégorie A, source : Dares).

   Le fait que ce chiffre soit désastreux, humainement insupportable, n’est pas ce qui nous occupe ici. Ce que je voulais vous montrer, c’est que le nombre d’emplois détruits par les délocalisations chaque année (près de 7 000 par an pour la période 2009-2011) représente des nèfles au regard du nombre de personnes supplémentaires qui rejoignent les gros bataillons du chômage chaque année. Même en admettant que le rythme d’emplois détruits à cause des délocalisations ait augmenté depuis la publication des derniers chiffres, le chiffre est de l’ordre de quelques milliers de personnes par an. Au maximum, les délocalisations seraient responsables de moins de 10% de la hausse du chômage. Certaines estimations parlent même de 2%, 5%, etc. Pas plus. La fourchette haute proposée par les différentes études sur le sujet est de 20 000 emplois détruits chaque année au maximum. Elle inclut les impacts des délocalisations sur les sous-traitants et tout ce qui peut détruire de l’emploi en rapport avec les délocalisations, y compris les activités de services. Admettons par hypothèse que ce soit le chiffre le plus élevé de toutes les études conduites sur le sujet qui soit le bon. Qu’obtient-on au total ? 20 000 emplois détruits à cause des délocalisations au cours de ces douze derniers mois, sur un total de 180 000 chômeurs supplémentaires pendant la même période.

   Et encore, j’ai plutôt tendance à penser qu’il faudrait taper dans la fourchette basse concernant les destructions d’emplois. On n’est plus dans la période ou la Chine et les pays d’Europe de l’Est ouvrait grand leurs bras aux entreprises qui souhaitaient réimplanter des unités de production chez eux. Et les entreprises françaises sont de plus en plus nombreuses à renoncer à délocaliser, pour des tas de raisons qu’il serait trop long d’expliquer ici. Bref.

   Tout ça nous permet de déduire une première chose : les délocalisations ne sont pas la cause du chômage de masse.

   Pour le dire autrement, même si on les interdisait, même si l’on fermait nos frontières à double tour, comme je l’entends proposer ici ou là, le chômage augmenterait tout de même. En fait, il augmenterait bien plus encore, mais c’est une autre histoire. Pour le moment, contentons-nous de redire ceci : les délocalisations ont un impact presque négligeable sur le taux de chômage.

   — Bon, et comment expliquez-vous qu’on en parle autant dans ce cas ?

   — Parce que c’est ce qui se voit le plus. Chaque semaine, des milliers d’emplois disparaissent dans toutes sortes d’entreprises, des petites, des moyennes des grosses… Mais ça ne fait pas matière à un reportage à la télé.

   — Sauf quand les chiffres mensuels du chômage sont publiés.

   — C’est exact. Mais pas pour parler des causes à l’origine des mauvais chiffres.

   — En effet. C’est plutôt l’occasion d’analyser la cote de popularité du gouvernement en place…

   — Ouaip, je l’ai remarqué aussi. C’est exact. En revanche, telle ou telle usine qui ferme ses portes avec des pauvres gens qui brûlent des pneus devant pour exprimer leur désespoir, ça, ça fait de l’audimat. Là, on peut montrer le drame humain : le cynisme des patrons, l’égoïsme des actionnaires, des victimes d’un capitalisme financier aveugle…

   — Oui, mais ça existe bien.

   — En effet. Mais ce n’est pas de l’économie. D’une manière générale, on ne parle pas d’économie aux gens. Ni les journalistes, ni les politiques. D’ailleurs, ils s’en plaignent les Français. Ils sentent que c’est important, que quelque chose leur passe au-dessus de la tête et qu’on ne prend pas le temps ni la peine de leur expliquer les choses avec un peu de patience…

   — Bon, soit. Les délocalisations ne sont pas responsables du chômage structurel, je veux bien. N’empêche qu’elles aggravent les choses, non ? Or, vous nous avez-dit qu’elles créaient des emplois si je vous ai bien suivie ? Non ?

   — Affirmatif.

   — Et par quel miracle je vous prie ?

   — Je vais vous expliquer, ne vous énervez pas…

§

   Vous savez quels sont les pays vers lesquels on délocalise le plus ?

   Je vous laisse réfléchir quelques instants…

   C’est bon ?

   O.K. Je parie que vous avez pensé à la Chine ? Ou bien à l’Asie en général ? Je me trompe ?

   D’instinct, j’aurais dit comme vous. Et c’est bien ce que répondent en cœur tous les étudiants à qui l’on pose la question. Vous n’avez qu’à demander autour de vous. « Fermez les yeux, pensez délocalisations et dites ce que vous voyez… » À tous les coups, l’image mentale associée au terme « délocalisation » sera une chaîne de montage, quelque part en Asie de l’Est, ou du Sud, avec des filles ou des gars en blouses blanches qui triment toute la journée pour confectionner des fringues ou pour assembler des trucs, des poupées Barbie, des iPhones ou je ne sais quoi…

   En réalité, la majorité des délocalisations s’effectuent vers l’Europe. La même étude de l’INSEE, évoquée plus haut, le montre pour la période 2009-2011. 55% de toutes les unités de production délocalisées dans le monde sont réimplantées en Europe. C’est comme ça. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’INSEE. Vers la Chine, c’est 18%, vers l’Inde aussi. Vous ajoutez 24% pour l’Afrique et 8% pour l’Amérique du Nord.

   Vous me direz, ça fait plus de 100%, et encore, il manque des pays. C’est exact. Ça s’explique par le fait qu’une seule et même multinationale a pu délocaliser ses unités de production vers plusieurs endroits différents dans le monde.

   Mais au total, la partie de la planète qui bénéficie le plus des délocalisations, c’est nous ! Autrement dit, les délocalisations créent des emplois en Europe plus que partout dans le monde. Et pas en Europe de l’Est en particulier, puisque les nouveaux entrants de l’Union européenne accueillent seulement 22% du total, alors que les quinze anciens États de l’UE en accueillent 38%. Soit plus que la Chine et l’Inde réunies.

   — Là, je dois dire que je ne pige pas. L’objectif d’une entreprise qui délocalise, c’est bien d’aller chercher des coûts salariaux plus bas, non ?

   — Dans le cas des pays asiatiques et d’Europe de l’Est, oui. Mais dans la majorité des cas, non. Je sais, c’est absolument contre-intuitif. Moi aussi j’ai eu du mal à m’enfoncer ça dans le crâne…

   — Et elles cherchent quoi, alors, les entreprises qui délocalisent en Europe occidentale ? J’ai beau chercher sur Google, je ne trouve rien là-dessus…

   — J’imagine que vous trouvez des tonnes de trucs sur les délocalisations vers l’Asie ou l’Europe de l’Est ?

   — Oui m’dame.

   — C’est normal. Parce que c’est ce qui se voit. C’est aussi ce qui confirme aussi que l’ennemi, l’adversaire, le danger, c’est l’autre. Et ça, c’est bien ce qui nous rassure. Ça nous évite de poser les bonnes questions… Ça nous épargne surtout une douloureuse et pénible remise en question. La délocalisation, c’est le Chinois fourbe et cruel, ou le Bulgare mal dégrossi. D’ailleurs, même l’INSEE a du mal à y croire, à ses chiffres. Le type qui analyse les chiffres constituant l’étude explique sans surprise que pour les délocalisations hors-Europe des quinze, c’est la recherche de coûts salariaux plus bas qui a motivé les entreprises. En revanche, lorsqu’il s’agit d’expliquer les plus gros des localisations, celles qui profitent à l’Europe des quinze, on est aux abonnés absents : « les motifs sont plus diversifiés », se contente-t-on de nous dire… Rien de plus dans les quelques articles de presse qui ont pris la peine de relayer cette étude… Et R. A. S. à la télé, cela va sans dire…

   — Et c’est quoi, ces motifs ?

   — C’est effectivement diversifié. Recherche d’un environnement stable sur le plan géopolitique, d’une fiscalité avantageuse pour les entreprises, d’une main-d’œuvre bien formée, d’une localisation géographique pertinente pour redistribuer le produit en direction de marchés proches, etc. Mais là n’est pas l’essentiel.

   Le plus important est que, contrairement à toutes les idées reçues et à l’inverse de tout ce que l’on peut entendre ici ou là, le nombre de délocalisations vers nos voisins européens les plus proches est plus important, et de loin, que celui des délocalisations vers l’Asie ou vers l’Europe de l’Est.

   Et ce n’est pas tout. Notre cher et beau pays bénéficie lui aussi de délocalisations de ses voisins, et même de l’Amérique du Nord. Et même du Japon, tant qu’on y est. L’exemple le plus connu est l’usine Toyota, près de Valenciennes, qui fabrique une petite voiture hybride principalement destinée au marché nord-américain. Il s’agit bien d’une délocalisation – et non d’un simple redéploiement – puisque Toyota a choisi de transférer son usine du Japon vers la France.

   Au total, le phénomène global qu’on appelle « délocalisations » crée plus d’emplois chez nous qu’il n’en détruit.

   — Combien ?

   — Curieusement, les études ne se bousculent pas au portillon, là-dessus… Il faut dire que c’est une question réellement compliquée et qu’il y a des tas de paramètres à prendre en considération. Les estimations varient de quelques milliers par an à quelques dizaines de milliers. Plus que le nombre d’emplois perdus à cause des délocalisations de la France vers l’étranger en tout cas… Une étude de 2013 montre que les investissements directs en France l’année dernière ont créé ou maintenu un peu moins de 30 000 emplois dans notre pays l’année dernière[3]. Les plus curieux peuvent y trouver les pays d’origine, le nombre de projets, les régions concernées, etc.

   — Ce sont des délocalisations vers la France ?

   — Non. Enfin oui, en partie. Ce sont les créations d’emplois en France dues à des projets de délocalisation, d’extension ou d’implantation d’unités de production en France par des entreprises étrangères. Les délocalisations n’en représentent qu’une partie.

   — Combien ?

   — On n’en sait rien exactement. Mais les créations nettes représentent plus de 10 000 emplois sur le total. En clair, des entreprises étrangères choisissent de délocaliser en France, ou de créer des unités de productions chez nous sans pour autant faire disparaître leurs propres unités dans le pays d’origine. Dans ce dernier cas, on ne peut pas parler de délocalisation au sens strict. On parle de redéploiement ou tout simplement d’investissement. Mais dans le paquet, on peut raisonnablement penser qu’il y a un certain nombre de délocalisations. De quoi compenser les délocalisations à l’étranger des entreprises basées en France, en termes de création d’emplois.

   — Donc, vous prétendez que les délocalisations profitent à la France, globalement ?

   — Absolument.

   — Dans les mêmes secteurs d’activité ?

   — Absolument pas. C’est là le hic. Les délocalisations qui détruisent des emplois en France concernent essentiellement le secteur industriel, même si certaines s’effectuent dans le secteur tertiaire. Alors que les investissements qui créent des emplois en France se font dans des secteurs beaucoup plus divers…

   — On peut savoir lesquels ?

   — C’est très varié. Production, logistique, vente, recherche et développement. Et les services, surtout. C’est d’ailleurs pour ça qu’on parle tant des délocalisations en termes négatifs. Elles détruisent des emplois dans le secteur industriel, là où les gens sont les moins formés et donc les moins armés pour retrouver du boulot. D’où le drame humain qu’elles représentent. D’où la sur-médiatisation dont elles font l’objet.

   — Et les emplois créés ?

   — C’est bien simple, on n’en parle pas. C’est dans la nature humaine. On voit ce que l’on perd. Mais on ne parle tout simplement pas de ce que l’on gagne, on l’intègre directement à notre horizon personnel, comme disent les sociologues, sans même s’en rendre compte. Tenez, je suis quasiment certaine que vous ignoriez complètement que des délocalisations en provenance d’autres États créaient des emplois chez nous… Je me trompe ?

   — …

   — Voyez.

   — Et c’est tout ?

   — Non, ce n’est pas fini.

   — Ça m’étonnait, encore…

§

   Le fait même de délocaliser crée des emplois dans le pays d’origine.

   Je sais. Dit comme ça, ça a l’air con. Ou bien ça ressemble à de la provoc’.

   Mais je suis sérieuse, et je promets que je n’ai pas touché à ma bouteille de Sauvignon avant d’avoir rédigé ces lignes…

   Donc, les délocalisations créent un max d’emplois.

   D’abord, parce que ce n’est pas facile, de délocaliser une usine ou une unité de production. Il faut faire appel à des juristes, des spécialistes du pays d’accueil, des intermédiaires, des transporteurs, etc. D’ailleurs, certaines entreprises renoncent à délocaliser à cause de ce type de coûts. Bon, les économistes s’accordent à dire que le nombre de ces emplois créés pour délocaliser est bien inférieur aux emplois détruits. Mais il existe bel et bien.

   Là n’est pas l’essentiel, toutefois. Le nombre le plus important d’emplois créé par les délocalisations l’est de façon indirecte. C’est ça, le plus important. Et le plus difficile à comprendre, d’ailleurs. Et à expliquer, tant qu’on y est.

   Je me suis efforcée dans un autre article de démontrer que le pouvoir d’achat s’était au minimum maintenu au cours des précédentes décennies. Qu’en dehors des fluctuations annuelles et malgré le coût des loyers et de l’immobilier en général, nous pouvions tous, quel que soit notre niveau social, acheter plus de choses, plus de services, que nos parents ou nos grands-parents avant nous. Pour le dire autrement, il faut moins d’heures de travail aujourd’hui pour s’acheter une voiture, une cocotte-minute, un rasoir électrique, ou tout ce qu’on voudra, qu’il n’en fallait il y a dix ans, vingt ans ou trente ans. Avec des fluctuations annuelles, certes, mais la baisse des prix est une tendance globale qui ne s’est jamais démentie.

   Ainsi, pour prendre le premier exemple qui me vient à l’esprit, si vous décidez de faire l’acquisition d’un manteau pour cet hiver, il vous coûtera moins cher que si vous aviez acheté ce même manteau il y a dix ans, et encore moins cher qu’il y a vingt ans, etc.  – dans une gamme équivalente, ça va de soi, il s’agit de comparer ce qui est comparable.

   Question : pourquoi le payez-vous moins cher ?

   Réponse : parce qu’il a été fabriqué en Chine.

   Bon, je ne voudrais pas vexer les plus dandys parmi vous, qui ne portez que du cachemire depuis ces trente dernières années, uniquement des grandes marques. Vous pouvez remplacer le manteau par n’importe quel produit de votre choix dont le prix a baissé parce qu’il a été fabriqué entièrement ou en partie, ou bien assemblé dans un pays où la main-d’œuvre coûte moins cher. Prenez le premier truc qui vous passe par la tête. Vous le payez moins cher. Ou plutôt, il vous coûte moins cher en heures de travail qu’autrefois.

   Donc, la question est : que faites-vous des sous qui vous restent ?

   Je veux dire, que faites-vous des sous que vous auriez dépensé en plus pour acheter ce produit il y a dix ans, vingt ans, etc., mais qui restent dans votre poche parce que ledit produit est moins cher aujourd’hui ?

   Certains parmi vous vont certainement décider de mettre cet argent de côté.

   D’autres vont le dépenser en achetant autre chose.

   C’est vous qui décidez, après tout. Ça ne me regarde pas.

   Mais dans les deux cas, vous allez créer des emplois. Ou au minimum, contribuer à maintenir des emplois. Par millions cette fois-ci. Dont la plus grande partie sera créée ou maintenue ici, en France. Et qui auraient été sérieusement menacés ou pas créés du tout si vous n’aviez pas acheté ce produit moins cher.

   Prenons quelques exemples, si vous le voulez bien.

   Si vous choisissez de dépenser cet argent immédiatement, que ce soit en vous offrant un bien ou un service, vous créez ou maintenez de l’emploi. Ainsi, si vous craquez les quelques dizaines d’euros qui vous restent en allant au restaurant et au cinéma, ou bien en choisissant de prendre un taxi pour rentrer chez vous plutôt que de prendre le métro, vous contribuez au dynamisme économique du secteur des services. Chose que vous n’auriez pas faite si vous aviez payé le produit de votre choix plus cher. De la même manière, si vous décidez de dépenser cet argent en achetant d’autres produits, je ne sais pas, moi, un tube de dentifrice, de la mousse à raser ou des préservatifs, vous participez à la prospérité économique des sociétés qui fabriquent les marques de votre choix. Et même si les capotes sont fabriquées en Chine, il y a bien quelqu’un, en France, qui sera là pour les transporter et quelqu’un d’autre pour vous les vendre, ou à la limite une entreprise qui fabriquera ou transportera les distributeurs que vous allez utiliser.

   Bref. Vous avez compris le principe. La baisse des coûts de dizaines de millions de produits ou de services achetés par des dizaines de millions de consommateurs que nous sommes, c’est une masse énorme d’argent qui vient nourrir ce que les spécialistes appellent « l’économie réelle ». Dont la plupart des composants ne peut pas être délocalisés. Ainsi, on ne délocalise pas un chauffeur de taxi. Ni un serveur dans un restaurant.

   Et si vous vous montrez plus sage – ou plus radin, c’est selon – et que vous décidez d’épargner cet argent, ça reviendra exactement au même. Vous financerez pendant un certain temps les investissements des entreprises ou vous soutiendrez les dépenses de l’État, ce qui créera des emplois de toute façon, ou contribuera à soulager la misère des plus démunis, ce qui n’est pas si mal après tout ? Et je prends le pari que vous finirez bien par le dépenser, cet argent, qu’il quittera un jour ou l’autre votre compte en banque pour aller atterrir quelque part dans le circuit économique…

   Tout ça grâce aux délocalisations.

§

   Il y a encore un truc qu’il faut prendre en considération, si l’on veut faire le tour de la question.

   Les délocalisations – pas seulement celles qui ont la France pour origine, je parle du phénomène en général – créent des emplois à l’étranger.

   — Et alors ? On s’en fout. Ce n’est pas votre sujet, là. Vous deviez nous parler des emplois détruits ou créés en France, Condie Raïs !

   — Précisément.

   — Précisément quoi ?

   — Vous saviez qu’un touriste chinois dépense en moyenne 5 400 euros quand il vient visiter la France ? Dont la moitié en shopping, environ ?[4]

   — Quel rapport ?

   Le rapport, c’est que la Chine s’est ouverte aux IDE (investissements directs à l’étranger) depuis les années 1990, et s’est mise à accueillir des délocalisations massives d’entreprises occidentales. La classe moyenne chinoise a commencé à augmenter en nombre. Un même phénomène s’est produit concomitamment dans les pays appelés « émergents ». Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec cette appellation, mais bon, puisqu’on les appelle ainsi, je n’insiste pas. L’idée, c’est que des dizaines de millions de personnes dans ces pays ont rejoint la classe moyenne, celle qui dépense des sous pour autre chose que se loger, se vêtir et se nourrir. Celle qui consomme.

   En février 2014, le cabinet Ernst & Young a publié une étude sur quatre de ces pays – Brésil, Chine, Inde et Turquie[5]. En 2022, la classe moyenne telle que définie dans l’étude représenterait plus de 200 millions de ménages dans ces pays. Elle en représente déjà une bonne centaine de millions aujourd’hui. Dans ces quatre pays seulement. Je ne parle même pas des autres pays asiatiques, latino-américains ou africains qui commencent à émerger.

   — On est contents pour eux.

   — Non. On est contents pour nous.

   — Ils vont continuer à nous prendre notre boulot !

   — Il me semble vous avoir déjà montré que ce n’était pas le cas…

   — Bon, quel rapport alors ?

   — Que souhaite une jeune chinoise dont les grands-parents ou les parents étaient paysans lorsqu’elle rejoint la classe privilégiée, celle qui a les moyens de dépenser des sous ?

   — … ?

   — Un sac griffé Louis Vuitton.

   — Oh ?

   — Ouais. Et si elle l’achète elle-même à Paris, c’est encore mieux, elle pourra vraiment épater ses copines… Et elle aura, avec son compagnon, dépensé une moyenne de 5 400 euros chez nous pendant son séjour.

   Je ne prétends pas que le décollage économique des pays émergents est uniquement du aux délocalisations. Mais elles participent d’un ensemble de facteurs qui ont entraîné – et ça ne va certainement pas s’arrêter, oh non ! – le développement d’une classe moyenne globale. Laquelle contribue aujourd’hui à maintenir ou créer des emplois chez nous, dans des secteurs très variés.

   Je ne sais pas combien d’emplois sont créés ou maintenus grâce aux achats de produits et de services français de ce que le grand penseur Éric Zemmour, journaliste, historien, économiste sociologue et philosophe du début du XXIe siècle appelle avec un certain mépris « les élites mondialisées ». Ce que je sais, c’est qu’on serait bien inspirés de cesser de les considérer uniquement comme une menace. Parce sans leur pouvoir d’achat à eux, il y a quelques secteurs d’activités qui se casseraient méchamment la gueule chez nous.

   Au total, ce que je voudrais vous montrer, c’est que si l’on parle des délocalisations, on ne peut pas faire l’économie de considérer qu’elles ont participé ailleurs à l’élévation du pouvoir d’achat et qu’on en bénéficie ici-même, dans une certaine mesure au moins. Qu’on le veuille ou non.

   À moins de vouloir continuer à considérer les étrangers en France et les étrangers à l’étranger comme la cause principale de nos misères. Ce qui est fatiguant, à la longue, en plus d’être faux.

§

   Voilà.

   Pour résumer et pour avoir les idées claires – ça me fait du bien à moi aussi -, voici donc ce que nous avons constaté ensemble :

   1/ Les délocalisations représentent dans notre pays une cause très mineure des destructions d’emplois et par là-même du chômage.

   2/ La majorité d’entre elles s’effectuent vers nos voisins les plus proches et non à l’autre bout du monde, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer.

   3/ Nous bénéficions également des délocalisations des autres pays. Et d’ailleurs, elles compensent largement les emplois perdus par les délocalisations vers l’étranger.

   4/ Les délocalisations font baisser le coût de pas mal de produits et permettent de ce fait de créer et/ou de maintenir des emplois dans de nombreux domaines.

   5/ Enfin, elles contribuent à créer du pouvoir d’achat ailleurs, dans les pays vers lesquels nous délocalisons, et dont une partie sera dépensé chez nous, ce qui contribue à soutenir notre marché du travail.

   Pour toutes ces raisons, les délocalisations sont bénéfiques pour notre économie, notre niveau de vie et notre bien-être en général.

   — Donc, les délocalisations, c’est une bonne chose ? C’est bien ce que vous venez nous dire, Condie Raïs ?

   — Non, ce n’est pas exactement ça, si vous permettez. J’ai simplement tenté d’expliquer que les délocalisations n’étaient pas la cause du chômage, contrairement à ce que l’on nous serine à longueur de semaines. Je me suis efforcée de montrer que c’est un phénomène global créateur d’emploi chez nous. J’ai essayé de montrer de la façon la plus simple possible que dénoncer les délocalisations en prétextant qu’elles sont responsables du chômage est un non-sens économique. D’autres l’ont fait mieux que moi, il existe de nombreuses études très savantes là-dessus. Mais je vous rappelle que l’objectif de ma petite série est de tenter de montrer à des lecteurs qui ne connaissent pas l’économie que les choses sont plus complexes que ce que l’on voit a priori, et surtout différentes de ce que l’on nous dit. Pour être claire, j’ai souhaité souligner l’épaisseur de la connerie de ceux qui prétendent qu’il faudrait boucler nos frontières, interdire les délocalisations, produire français et tout le toutim. À droite comme à gauche d’ailleurs.

   — O.K. Mais bon, l’un dans l’autre, vous faites l’éloge des délocalisations, non ?

   — Pas tout à fait. Je me contente de montrer que les apparences sont trompeuses et qu’elles créent des emplois. À présent, je suis bien consciente qu’elles posent d’autres problèmes.

   — Du genre ?

   — Et bien tout d’abord, je pense aux gens qui perdent effectivement leur boulot parce que leur usine a été fermée. On ne peut quand même pas les laisser sur le carreau, ces personnes. D’autant plus que ce sont les plus vulnérables, les moins formées pour retrouver un travail.

   — Et vous proposez quoi ?

   — Je n’en sais rien. Je ne suis pas femme politique. Tout ce que je sais, c’est que la solution n’est certainement pas d’essayer d’interdire les délocalisations. Sauf à vouloir continuer à faire fuir les investissements étrangers et à aggraver le chômage. Je veux dire l’aggraver encore plus. De toutes façons, dans les secteurs concernés, ces emplois auraient certainement disparu à terme. Dans les années 70-80 et même 90, on a maintenu sous perfusion des millions d’emplois dans des activités qui ont fini par disparaître depuis. C’est peut-être choquant dit comme ça, mais pour l’État, ça aurait été plus rentable de payer les gens concernés, retraites comprises, plutôt que de maintenir de force des activités non rentables sur plusieurs générations. L’argent qui a été dépensé pour sauver ces emplois n’a pas été mis dans la recherche, dans les infrastructures et, surtout, dans la formation. La formation en particulier. C’est la clé, pour moi, puisque vous me demandez mon avis. Mais j’en parlerai une autre fois, si vous le voulez bien.

   — Pas d’autres problèmes en vue avec les délocalisations ?

   — Si. Dumping social, problèmes environnementaux, conditions de travail dans les pays dénués de protection sociale ou de législation du travail, etc. Pour ne citer que ce qui me vient à l’esprit, là, tout de suite…

   — Et vous allez nous en causer ? Parce qu’en attendant, on ne va pas manquer de vous cracher dessus, vous savez…

   — Je m’en fous. À la bonne vôtre !

________________________________________________


[1] À titre d’exemple :

[2] http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1451#inter4

[3] http://www.invest-in-france.org/Medias/Publications/2533/140506_RAPPORT_ANNUEL_2013_Web.pdf

[4] http://www.veilleinfotourisme.fr/les-touristes-chinois-depensent-environ-5-400-en-france-dont-pres-de-la-moitie-en-shopping-102980.kjsp

[5] http://www.ey.com/Publication/vwLUAssets/EY-France-Rapid-Growth-Markets-Forecast-fevrier-2014/$FILE/EY%20Barometre%20des%20pays%20emergent%20-%20Fevrier%202014.pdf

« La France a peur ! », un billet d’humeur sur la violence, par Condie Raïs…

   Avant, c’était quand même mieux. Il n’y avait pas toute cette violence insupportable. On pouvait se balader tranquillement sans risquer sa peau, les gosses pouvaient aller et venir en paix sans risquer de croiser la route d’un salaud de pervers, on ne se faisait pas braquer par des racailles de banlieue… Le JT ne faisait pas le compte du record des incendies de bagnoles les soirs de réveillon dans les villes de France. Et puis il y avait une certaine solidarité, les gens se parlaient plus. Tenez, on connaissait ses voisins, on s’invitait pour l’apéro, on regardait ensemble la télé, on organisait des pique-niques le week-end…

   À l’école, les enseignants étaient respectés, les gamins étaient mieux élevés il faut dire, ça oui ! On n’avait pas cette génération de fous furieux accros aux portables et aux jeux vidéo, incapables de se concentrer plus de trente secondes sur quelque chose d’intéressant sans regarder leurs SMS. Personne ne causait de « plan Marshall » pour les banlieues et les petiots de douze ans jouaient aux billes, ils ne vendaient pas du shit à leurs potes ou ne faisaient pas le guet au pied des cages d’escalier… Je regrette souvent le bon vieux temps, quand on n’avait pas toutes les horreurs qu’on voit aujourd’hui à la télé et dans les journaux, les tueurs en série, les malades mentaux qui dézinguent toute leur famille, et je ne parle même pas des attentats. Avant, on ne louchait pas sur le sac à dos de tel ou tel barbu dans le métro… Je me souviens très bien qu’il y avait une sorte de douceur de vivre, les délinquants étaient mis en prison et on n’en parlait plus, ils ne devenaient pas multirécidivistes en un rien de temps ! Tenez, par exemple, on pouvait tout à fait…

   — Tralalala, la la lalalaaaa !

   — Qu’est-ce que vous faites, Condie Raïs ?

   — Ben je fredonne, pourquoi ?

   — C’est quoi, cet air que vous fredonnez ? Ça me dit quelque chose…

   — M’étonne pas. C’est le générique de La petite maison dans la prairie… vous vous souvenez de La petite maison dans la prairie, j’imagine ?

   — Oui. Bien sûr. Mais je ne vois pas le rapport. Dites, vous êtes déjà bourrée ? À onze heures du matin ?

   — Pas du tout. Le Sauvignon est au frais pour l’apéro. Mais l’apéro, c’est à midi pour moi. Alors je suis tout à fait claire, telle que vous me voyez…

   — Bon, alors pourquoi vous chantonnez ce truc ? J’étais en train de parler de quelque chose de sérieux, j’étais en train d’expliquer qu’avant, on n’avait pas toute cette violence dans notre société…

   — Précisément. Je chantonne le générique de La petite maison dans la prairie parce que ça colle parfaitement avec le monceau de conneries parfumées à la guimauve que vous nous débitez depuis tout à l’heure.

   — Euh… Vous ne voudriez pas éteindre cette cigarette, dites ?

   — Me faites pas chier avec ma clope. Sinon…

   — Sinon quoi ?

   — Sinon je vous pète la gueule. Comme ça, au moins, vous saurez de quoi vous causez à propos de violence…

§

   Bon.

   La violence, donc.

   Par quoi commencer ?

   La violence – pardon, les « incivilités » – à l’école ? La violence dans les « territoires » ? Les violences domestiques ?

   C’est vrai que les thèmes ne manquent pas, c’est bien difficile de trouver une accroche tant la violence est hyper présente dans notre société…

   — Et bien, vous voyez que j’ai raison ! On vit dans une société de plus en plus violente !

   — Non, vous avez tort. Désolée.

   Une rapide recherche sur Internet vous permettra de vérifier qu’il existe un nombre impressionnant d’organismes dédiés à la mesure et à l’évaluation de la violence dans notre pays – et ailleurs. L’Observatoire national des violences en milieu de santé (ONVS), l’Observatoire international des violences à l’école (OIVS), l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO), l’Observatoire des violences envers les femmes, l’Observatoire de la violence dans le football, j’en passe et des meilleures. Sans compter les multiples observatoires régionaux, départementaux, etc. Une simple vérification nous apprend que la plupart de ces organismes ont vu le jour dans les années 2000.

   C’est bien la preuve que la violence a atteint ces dernières années un niveau inquiétant, pour ne pas dire plus ? Est-ce bien ce qu’il faut en déduire ?

   Pour ma part, j’en déduis seulement qu’on assiste à une multiplication des observatoires dont le boulot est de recenser et de caractériser les phénomènes de violence dans de nombreux domaines sensibles. Donc, plus d’observatoires. Et c’est tout.

   Ce que je veux dire, c’est que la création et la prolifération de tels organismes officiels ou non, ne constitue en aucun cas une preuve que la violence gagne du terrain en France. Ça ne prouve pas l’inverse non plus, remarquez… Ça montre simplement que notre société se préoccupe de plus en plus des questions de violence. Voilà tout. Et encore, quand je dis « se préoccupe », ça supposerait qu’on envisage un problème et qu’on le prenne à bras le corps, si vous voyez ? Je ferais mieux de dire qu’on s’en inquiète, sans que ça débouche pour autant ni sur une réflexion constructive, ni sur une action concrète…

   Et ça ne répond en aucun cas à la questions qui nous intéresse à nouveau ici : est-ce que c’était mieux avant ? Autrement dit, est-ce que nous vivons dans une société plus violente ?

   Toute personne tentant de répondre sereinement à cette question se heurte à une difficulté majeure : le manque – voire l’absence – de statistiques sur le long terme. Comme je l’ai fait remarquer, ces dizaines d’observatoires n’existaient pas il y a de cela dix ou vingt ans. Les données qu’ils collectent et analysent sont récentes. Elles ont le mérite d’exister, mais elles ne nous renseignent pas sur la longue période, comme disent les historiens…

   Et lorsque les chiffres existent, lorsque les séries statistiques sont disponibles, on doit également les prendre avec des pincettes, comme nous allons le voir. Parce que ces données ne sont pas forcément exactes. Pour prendre un exemple concret, et pardon s’il semble brutal, des statistiques indiquant une recrudescence des viols sur telle ou telle période ne nous diront pas si le nombre de crimes sexuels a effectivement augmenté au cours de ladite période. Ils nous montrera seulement que le nombre de plaintes s’est accru. Mais peut-être est-ce parce que des dispositions particulières ont été prises pour faciliter les plaintes ? Ou parce que les mentalités ont évolué et que les victimes osent signaler leur agression ? Ou encore parce que la loi a changé ?

   On comprend mieux le pourquoi et le comment des batailles de chiffres entre les Ministères de l’Intérieur successifs concernant les résultats des politiques visant à diminuer la délinquance. Selon que l’on demande de faire remonter ou non les plaintes, selon que l’on intègre ou pas tel ou tel type d’exaction, les chiffres sont plus que jamais des pauvres innocents à qui l’on peut faire avouer tout et son contraire si on les torture suffisamment[1]. Mais ça n’arrange vraiment pas nos affaires lorsqu’on s’efforce d’y voir un peu plus clair…

§

   Je vous propose donc de commencer par le plus facile, si je puis dire…

   Les violences quotidiennes. Celles dont parlent les hommes politiques. Celles qui font l’objet du fameux « débat sécuritaire » en France, entre les partisans d’une sévérité pénale accrue et ceux qui prônent plutôt une prévention sur le plan social. Enfin pour simplifier.

   Ces violences sont en diminution, contrairement à une idée très largement répandue. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le sociologue Laurent Mucchielli, qui a passé des années à étudier ces phénomènes, à fouiller les statistiques, à repérer les « biais » d’interprétation et à distinguer les faits de la représentation – ou de la perception – des faits[2].

   Ce qu’il démontre est assez simple, chiffres à l’appui – je vous laisse le soin de vérifier à la source, si vous ne me croyez pas :

   1/ Le taux d’homicides a largement diminué, malgré une augmentation de la population (de 1 600 par an à 800 par an, en quinze ans).

   2/ Les faits de violences sexuelles (viols, pédophilie, inceste, etc.) ont également diminué, même si le nombre de personnes déposant des plaintes est en augmentation.

   3/ Les jeunes et les « étrangers », souvent pointés du doigt, sont très minoritaires dans les actes de violence commis. En réalité, et contrairement à une idée qui a la vie dure, ils ne sont pas surreprésentés dans les statistiques de la délinquance.

   Au passage, le sociologue explique très clairement pourquoi les faits peuvent parfois paraître contradictoires avec certaines données statistiques fournies par la police : politique du « chiffre », sélection policière des arrestations, caractérisation des types de violences, judiciarisation des violences sexuelles privées, etc.

   — Oula ! Oula ! Stop !!! Vous voulez nous embrouiller, là, Condie Raïs ? C’est quoi ce charabia ? Je croyais que vous étiez là pour éclaircir un peu les choses, pas pour nous balancer des trucs incompréhensibles ?

   — Euh, pardonnez-moi… C’est que l’heure de l’apéro approche, j’ai justement du Sauvignon au frais et…

   — L’apéro attendra !

   — …

   — Allez, on vous écoute…

   — Bon, qu’est-ce qui vous pose un problème dans ce que j’ai dit plus haut ?

   — « Sélection policière des arrestations » par exemple… Ça veut dire quoi en français ?

   — Ça veut dire que les policiers n’arrêtent pas n’importe qui… Si vous êtes jeune, noir ou maghrébin, vous aurez beaucoup plus de chances d’être contrôlé que si vous avez la cinquantaine et une bonne bouille d’auvergnat nourri au grain. C’est comme ça. Or, quand on contrôle, on trouve… On trouve du shit, on trouve de faux papiers, des bidules volés, enfin tout ça, quoi… Du coup, ça fait augmenter la proportion des jeunes d’origine étrangère dans les chiffres de la délinquance. Ça crée ce qu’on appelle un « biais », voyez ? Idem pour la fameuse politique du chiffre. Si on demande aux policiers des résultats, là, tout de suite, en vitesse, ils vont aller directement vers les affaires les plus faciles à élucider. Là où ils sont certains de trouver des délits. Et donc, on arrive au même résultat… Et hop, un nouveau biais ! C’est ça que Muchielli explique lorsqu’il étudie les chiffres d’un œil critique. Et c’est d’ailleurs pour ça que tout le monde devrait lire son bouquin, ça éviterait d’entendre un tas de conneries…

   — OK, et la caractérisation des types de violence ?

   — Ça, c’est autre chose… Si vous classez dans la même catégorie appelée « violence » des choses aussi différentes que, mettons, des insultes entre voisins de pallier et un viol, vous faussez la réalité. Vous introduisez encore un autre biais. Parce que le degré de gravité n’est évidemment pas le même, vous comprenez ?

   — Oui, bien sûr. Et le dernier machin ? La « judiciarisation des violences sexuelles privées » ? C’est quoi ?

   — C’est le fait que la plupart des violences sexuelles ont lieu au sein d’une même famille.

   — Et ?

   — Et ces affaires se multiplient. Les viols entre époux, par exemple… Les affaires d’inceste également.

   — Ce qui veut dire qu’il y en a plus qu’avant, donc ?

   — Du tout. Ça signifie seulement que les victimes sont de plus en plus nombreuses à porter plainte, ce qu’elles n’auraient jamais fait autrefois. Parce que la loi les protège mieux et parce que les comportements ont changé. Et c’est tant mieux. Sauf qu’en aucun cas, ça ne signifie que ce type de violences est en augmentation. On pourrait même logiquement penser qu’elles reculent dans la mesure où elles sont plus sévèrement pénalisées… Mais là, je n’ai pas les chiffres bien entendu. C’est simplement une intuition.

   Ce qui se dégage au total des études de Muchielli, c’est que la violence recule, sous toutes ses formes, constamment. Les pics que l’ont peut observer son pour la plupart dus aux « biais » que nous avons évoqués, aux changements de politiques sécuritaires ou à l’introduction de statistiques inédites.

   — Vous vous rendez compte de ce que vous avancez, Condie Raïs ? Vous savez qu’à Marseille, des jeunes règlent leurs comptes à grand renfort de Kalachnikovs de nos jours ?

   — Parce que vous imaginez que Marseille, c’était une sorte de petit paradis façon Marcel Pagnol, il y a cinquante ans ? Vous croyez que les types de la mafia écoutaient le chant des cigales peinards en sirotant du pastis et en jouant à la belote ? En vérité, vous aviez bien plus de chances qu’aujourd’hui de vous faire trucider ou violer ou dépouiller en traversant une grande ville de France, la nuit, à cette époque. Voilà la réalité. Je ne dis pas que la violence a disparu. J’avance simplement qu’elle est en constante diminution, même si cela va à l’encontre de ce que nous pouvons collectivement imaginer…

   — Vous connaissez le site « Planetoscope », vous qui aimez bien les chiffres ?

   — Non.

   — Allez y faire un tour, ça devrait vous combler. Ils donnent des statistiques en temps réel sur à peu près tout. Et en plus, c’est plutôt fiable…[3]

   — Merci bien pour l’info. Mais je ne vois pas trop le rapport avec ce dont nous parlions.

   — Je suis tombé sur la page qui indique la progression du nombre de viols en France depuis le premier janvier. Les webmasters nous indiquent à côté quelques statistiques globales sur le sujet :

« Chaque heure, près de 9 personnes sont violées, soit 205 viols par jour. Le nombre de viols serait de 75.000 par an en France, dont seulement 10 885 déclarés. Les tentatives de viols seraient au nombre de 198 000 chaque année. »

   — C’est navrant, en effet.

   — J’ai donc un peu de mal à comprendre comment vous pouvez vous montrer optimiste face à de tels chiffres…

   — Je ne me montre pas optimiste.

   — Si. Vous prétendez que la violence recule dans tous les domaines.

   — C’est le cas en effet.

   — Et bien on ne dirait pas, lorsqu’on a ce genre de chiffres sous les yeux.

   — C’est pourquoi il me semble qu’il faut inscrire ce genre de statistiques dans la durée. Un compteur ne dit pas grand-chose sur une évolution globale. Je vous invite donc à prendre un peu de recul, même si c’est difficile.

   — J’avoue que c’est difficile en effet.

   — Vous diriez ça aux victimes de ces violences ?

   — Non, bien entendu. Mais vous voyez, vous êtes à nouveau dans le compassionnel, alors que je vous invite à sortir de ce registre, ne serait-ce que pour quelques minutes…

   — …

   — Je comprends. N’empêche. Si l’on veut comprendre ce qui se passe, voir ce qui se cache derrière les a priori et les idées reçues, on doit de temps en temps se contraindre au détachement, quel que soit le sujet que l’on aborde, aussi douloureux soit-il.

   — Mouais.

§

   Tenez, prenons un autre exemple, celui de la « violence routière »…

   Il y a trop de décès sur les routes, c’est une évidence, trop de destins sont fauchés prématurément. La plupart du temps à cause d’une vitesse excessive, toutes les statistiques vous le confirmeront. Certes, une poignée d’irréductibles continuent de prétendre qu’ils roulent vite, mais qu’ils conduisent bien, que les accidents c’est la faute des autres, ceux qui se traînent et ne leur dégagent pas la route aussi rapidement qu’ils le souhaiteraient. J’en ai croisé quelques uns dans ce genre, vous aussi j’imagine… Et j’en ai finalement conclu que j’avais à peu près autant de chance de les convaincre de l’absurdité de leur raisonnement que de faire venir la pluie en dansant en rond autour d’un réverbère…

   En effectuant quelques recherches pour rédiger ces lignes, j’ai d’ailleurs découvert avec stupéfaction qu’il existe des pages Facebook et des blogs particulièrement haineux à l’encontre de Chantal Perrichon, présidente de la Ligue contre la violence routière. Présentée comme la femme la plus détestée de France, elle serait une sorte d’intégriste anti-automobilistes dont les sbires auraient noyauté les organismes chargés de publier les données statistiques sur la sécurité routière – ben tiens… Je ne connais pas cette dame. Elle n’est sans doute pas rigolote. Mais je sais reconnaître des imbéciles haineux lorsqu’ils s’expriment ouvertement sur les réseaux sociaux. Ainsi, sur la page Facebook « Pour stopper la propagande de Chantal Perrichon » (non, non, je n’invente rien…), un des auteurs apporte la preuve irréfutable que la vitesse n’est en rien accidentogène. Il nous explique le plus sérieusement du monde que son grand-père parvenait à relier Paris à sa résidence secondaire du Puy de Dôme en moins de trois heures et qu’il ne lui ai jamais rien arrivé de mal. Preuve que la vitesse n’a jamais tué quiconque. Ça, c’est de la statistique, les gars ! En revanche, ce monsieur dont la pensée est décidément précieuse et à qui l’on devrait ouvrir d’urgence les plateaux de télé, admet qu’il existe une catégorie de conducteurs particulièrement dangereux : « les blaireaux qui se traînent à 110 sur la voie du milieu ». Il fallait le trouver, non ? J’en passe et des meilleures sur les interventions et les témoignages de ces sympathiques amis de la vitesse, qui trouvent tout de même le moyen de reprendre à leur compte le célèbre poème du pasteur Martin Niemöller :

« Lorsque les nazis sont venus chercher les communistes,


je n’ai rien dit,


je n’étais pas communiste.



Lorsqu’ils ont enfermé les sociaux-démocrates,


je n’ai rien dit,


je n’étais pas social-démocrate.



Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes,


je n’ai rien dit,


je n’étais pas syndicaliste.



Lorsqu’ils sont venus me chercher,


il ne restait plus personne
pour protester. »

   On l’aura compris, « les nazis », en l’occurrence, ce sont les poseurs de radars, les partisans des limitations de vitesse et, bien entendu, la clique de Chantal Perrichon et de la Ligue contre la violence routière. Qui n’ont de cesse de persécuter les as du volant, innocentes victimes d’un pernicieux complot.

   Bref.

   N’en déplaise à ces charmants défenseurs du droit de conduire à fond la caisse, les limitations de vitesse ont largement contribué à faire reculer la mortalité sur les routes. Ce n’est pas la seule cause, bien évidemment. L’amélioration du réseau routier, l’obligation du port de la ceinture – encore une mesure liberticide, j’imagine ? –, le fait que les véhicules soient plus fiables et plus sûrs ont également contribué à améliorer les chiffres. Mais toutes les études un peu sérieuses montrent que la réduction de la vitesse sur nos routes a sauvé des vies.

   Voici quelques chiffres fournis par l’Observatoire interministériel de la sécurité routière :

   1972 : plus de 18 000 morts sur les routes.

   1987 : un peu moins de 10 000.

   2005 : moins de 5 000.

   Depuis 2010 : le nombre de tués s’est stabilisé sous les 4 000 par an.

   La tendance est donc claire, même si l’on peut déplorer le nombre encore élevé d’accidents mortels. Alors que le nombre de véhicules en circulation n’a cessé d’augmenter, la violence routière, comme les autres types de violence, n’a cessé de diminuer. À moins bien sûr que ces chiffres, qui confirment exactement ceux fournis par d’autres organismes spécialisés dans les statistiques, aient été trafiqués par les amis de madame Perrichon, ce que ne manquent pas de laisser entendre quelques ardents défenseurs des droits des automobilistes. Passons.

   — Remarquez, puisqu’il est question de mortalité, je pourrais aussi vous donner quelques statistiques…

   — Oh ? Lesquelles ? J’adore les statistiques…

   — Et bien depuis le début de notre conversation, vous en êtes quand même à votre huitième Marlboro.

   — Et ?

   — Il existe pas mal d’études sur ce genre d’addictions et leurs conséquences. Et je ne cause même pas du Sauvignon…

   — Vous savez quoi ?

   — Dites toujours. Quoi que… Non finalement, j’ai une petite idée de ce que vous allez me répondre, rien qu’à voir ce mauvais sourire. Bon, autre chose sur la violence ?

   — Yes, sir.

§

   J’allais l’oublier, tellement c’est évident.

   Il existe une autre forme de violence qui a fort heureusement disparu – au moins en France et en Europe, sauf peut-être à ses confins orientaux – et dont on ne parle quasiment jamais. Celle faite aux populations militaires ou civiles en temps de guerre. D’ailleurs, je me demande bien ce qu’on entend par « militaire » en temps de guerre… Qu’est-ce qu’un « militaire », dans la plupart des cas, si ce n’est un civil auquel on colle un uniforme sur le dos et qu’on envoie se faire trouer la peau pour défendre la patrie – ou ses intérêts vitaux ?

   Bref.

   Le XXe siècle a endeuillé des populations entières, les a soumises à des violences que nous ne pourrions même pas imaginer aujourd’hui. Mon arrière-grand père a perdu deux frères – et un genou – à Verdun. Et sur les violences perpétrées à l’encontre des populations civiles, je vous invite à lire le magnifique ouvrage de Stéphane Audoin-Rouzeau, L’enfant de l’ennemi… À partir d’un fait divers – l’infanticide commis par une jeune femme violée et mise enceinte par un boche -, il dissèque la violence exercée par les jeunes soldats en territoire ennemi. Il démontre entre autres choses comment de jeunes gars tout à fait normaux, à peine sortis des jupes de leurs mamans, peuvent violer et tuer des pauvres femmes lorsqu’ils sont placés dans certaines circonstances, dans un contexte bien particulier, en terrain ennemi par exemple. Mais il montre également le degré de haine incroyable ressenti par les populations, mais aussi par les intellectuels, à l’encontre des Allemands – l’inverse étant certainement également vrai. Ce que les historiens appellent joliment la « diabolisation de l’ennemi », c’est aussi une forme de violence, me semble-t-il, même si elle ne se manifeste pas forcément dans les actes…

   Et dois-je évoquer la Deuxième Guerre mondiale ? L’Occupation ? Les bombardements ? Les violences faites aux Juifs ? L’épuration sauvage ? Et même le sort réservé aux femmes coupables – ou pas – de s’être livrées à la « collaboration horizontale » ?

   — C’est quand même loin de nous, vous l’avouerez ?

   — Et bien regardons un peu plus près de nous, puisque vous y tenez… Ma maman a perdu son fiancé en Algérie, alors qu’il n’avait certainement pas demandé à traverser la Méditerranée à cette époque. Au même moment, mon paternel, qu’elle ne connaissait pas encore, subissait – et faisait – des choses dans le Constantinois dont il ne parle toujours pas, plus de cinquante ans après…

   — Certes, Condie Raïs, mais ces violences avaient lieu loin de chez nous cette fois-ci, pas en France…

   — D’abord, l’Algérie, c’était la France, pour paraphraser un jeune ministre de l’intérieur de l’époque qui fera son chemin. Ensuite, n’oubliez pas qu’il y avait des attentats en métropole… N’oubliez pas non plus la ratonnade du 18 octobre 1961 et les algériens venus manifester depuis nos banlieues et descendus sans sommation et balancés à la Seine par la police française… La violence n’est pas un phénomène unilatéral.

   Cette violence nous est aujourd’hui épargnée.

   Mais qui s’en réjouit ? Qui même le remarque ?

   — Vous souscrivez donc à la thèse développée par George L. Mosse sur la « brutalisation » des sociétés par la guerre ?[4]

   — Pas vraiment. Rappelons ce que dit Mosse, si vous le voulez bien… Selon lui, la Grande Guerre et ses horreurs ont entraîné une « banalisation » de la violence et celle-ci aurait envahi le champ politique, mais également d’autres secteurs de la société. En d’autres termes, les gens se seraient habitués à un certain niveau de violence, ce qui aurait – entre autres choses – permis l’avènement des fascismes…

   — Vous simplifiez un peu, là, Condie Raïs, non ?

   — Oui, mais c’est ça, dans les grandes lignes…

   — Et vous n’êtes pas d’accord ?

   — C’est compliqué. Il y a sans doute quelque chose d’intéressant à tirer de cette thèse. Ça me rappelle des discussions que j’ai pu avoir avec des Libanais suffisamment âgés pour avoir connu la guerre… Ils m’ont raconté comment ils partaient au combat, le matin, comment les femmes leur jetaient des fleurs depuis les fenêtres… Et comment l’après-midi même, ils allaient à la plage et faisaient de la planche à voile…

   — C’est bien ça ! C’est la banalisation de la violence en temps de guerre ! Ce que les historiens français qui ont suivi Mosse appellent parfois l’ « ensauvagement » des sociétés…

   — Oui, sauf que ça ne colle pas entièrement avec la réalité… Tenez, regardez l’ampleur des mouvements pacifistes en France ou au Royaume-Uni entre les deux guerres mondiales. Qu’on ne vienne pas me dire que c’est le symptôme d’une société dans laquelle la violence est acceptée… Lisez aussi les témoignages des anciens combattants. La violence, subie ou infligée, les a traumatisés. Ils l’ont en horreur. Ils en veulent à la guerre de leur avoir dérobé une partie de leur humanité, de les avoir placés dans des circonstances où ils ont pu aimer donner la mort, y prendre du plaisir… Donc, pour répondre à votre question, non, je ne partage pas entièrement le point de vue de Mosse… Mais ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse ici.

   — Et qu’est-ce qui vous intéresse ?

   — Le fait que plus une société est épargnée par la guerre, moins elle supporte la violence d’un conflit, y compris si celui-ci se déroule à l’extérieur de ses frontières. On l’a vu avec la guerre du Vietnam, par exemple. Mais on a pu également le constater avec des conflits plus récents, dans lesquels les pertes militaires d’un niveau pourtant faible – au regard de l’histoire, qu’on me pardonne si ce que je dis semble choquant – étaient pourtant jugées insupportables par les populations civiles. C’est un peu le même phénomène qu’avec les autres types de violence, si vous voulez. Plus la violence a tendance à diminuer – elle ne disparaît jamais, entendons-nous bien -, moins elle est tolérable aux yeux d’une population…

   — Et c’est pourquoi on en parle autant ?

   — Oui. Et c’est donc pourquoi on a l’impression que la violence est omniprésente, contrairement à la réalité. C’est le fameux décalage entre un fait et la perception de ce fait par une population. Nous en avions déjà parlé pour la perception des prix et de l’évolution du pouvoir d’achat, je ne sais pas si vous vous en souvenez ?

   — Donc, vous voulez dire qu’il y aurait une « violence ressentie », qui ne correspondrait pas au niveau de violence réel ?

   — Ouais. C’est exactement ça…

   — Et donc que plus la violence diminue au sein d’une société, plus la violence ressentie augmente ?

   — Bizarrement, oui.

   — Et vous l’expliquez comment, ma chère Condie ?

   — Je ne suis pas psy. Et de toute façon, c’est l’heure de l’apéro, là, non ? Ça vous dirait un petit verre de Sauvigon ?

   — Stop ! Posez-moi cette bouteille !

   — …

   — Il y a encore une question que j’aimerais vous soumettre…

   — Allez-y.

   — Si le niveau de violence a diminué, comme vous le prétendez, pour quelle raison voit-on sans arrêt les ministres de l’Intérieur se succéder dans les médias, pour annoncer de nouvelles mesures anti-violence, de nouveaux plans de lutte contre la délinquance, etc ?

   — Vous voulez dire, pour quelle raison la classe politique et les médias se focalisent sur un problème qui a tendance à reculer sur le plan statistique, au détriment d’autres questions économiques et sociales qui auraient tendance à s’aggraver ?

   — Précisément.

   — Pff. Je vous le fais en cinq minutes, et après on boit un coup, d’accord ?

   — Deal

§

   Je me souviens que j’étais devant le poste télé, avec mes grands-parents, lorsque Roger Gicquel a ouvert son journal avec cette célèbre phrase choc : « La France a peur. » C’était le 18 février 1976. Ça, je l’ai vérifié sur Wikipédia. Je ne me souvenais plus ni du contexte, ni de l’affaire – il s’agissait en fait de l’assassinat d’un gamin dans des circonstances particulièrement odieuses -, mais je me rappelais très bien que j’étais à table, ce soir là, avec pépé et mémé, et que nous regardions le journal de vingt heures comme tous les soirs…

   Bref. Je ne suis pas là pour vous raconter ma vie.

   Je vous raconte ça parce que le politologue Laurent Bonelli en a fait un bouquin, un sacré bon livre entre nous soit dit, sur le thème de l’insécurité et de ses répercussions politiques[5]. Je ne partage pas l’ensemble de ses conclusions, parce que c’est aussi un militant et qu’il entend bien prendre position dans le débat autour de la violence. Mais le fait que je sois en désaccord avec lui ne prouve pas que j’ai raison, d’une part, et n’enlève rien à la qualité et à la précision de ses recherches, d’autre part.

   Pour ceux d’entre vous qui auraient la flemme de le lire, il existe une excellente recension de son livre ici :

https://lectures.revues.org/611

   Donc.

   Bonelli montre de façon magistrale comment le thème de l’insécurité s’est imposé au sein de ce qu’il nomme « les élites », journalistiques et politiques, et comment il est devenu un enjeu politique majeur. Et de quelle façon ledit débat a crispé les différents clans entre l’approche « préventive », pour faire simple, et l’approche « sécuritaire ». Entre l’assistante sociale et le karcher, si l’on veut schématiser grossièrement… Évidemment, la discussion s’est focalisée sur ce qu’on appelle pudiquement « les quartiers », la violence, urbaine, la jeunesse, l’immigration, tout ça au gré des émeutes qui ont pu éclater ça et là dans les années 2000, dans certaines zones périurbaines.

   Les images ont fait le reste.

   Parce que Bonelli démontre, preuves à l’appui, que le traitement des violences urbaines, mais également celui des faits divers les plus choquants, a été récupéré par l’ensemble des médias, avec à la clé un phénomène d’amplification et toutes sortes de déformations possibles et imaginables, alors que ces faits étaient cantonnés par le passé à une certaine presse populaire. Cette globalisation de l’information sur la violence, qu’il qualifie de « spectaculaire » et d’ « alarmiste », aurait selon lui contraint les partis politiques à se positionner prioritairement sur ces phénomènes de violence.

   — Vous ne niez quand même pas qu’il existe bien des phénomènes de violences liées à la ghettoïsation de certaines zones périurbaines, Condie Raïs ?

   — Non, pas du tout. Mais je vous rappelle tout de même qu’il y avait des bidonvilles autour de Paris dans les années 1950, et que ça générait sans doute déjà des formes violences dont on ne causait pas à la télé, ni dans la plupart des journaux…

   — Bon, alors quoi ?

   — Alors je dis que ce n’est pas pire qu’avant. Loin de là. On en revient à la fameuse différence entre les faits et la représentation des faits, entre la réalité et le ressenti d’une certaine réalité… C’est particulièrement vrai pour les phénomènes de violence, parce qu’ils nous concernent tous dans la mesure où nous pouvons à chaque fois nous identifier aux victimes.

   — À tort ?

   — Non. Pas à tort. Il est tout à fait normal de faire preuve de compassion. Voire de se sentir soi-même en danger. Mais on risque de perdre au passage le sens des réalités et d’exagérer un phénomène, jusqu’à se persuader en toute sincérité qu’il se répand massivement, alors que c’est l’inverse en réalité.

   — Comme pour l’inflation ou les délocalisations, quoi ?

   — Oui. C’est à peu près ça. Sauf que la violence renvoie à d’autres questionnements – légitimes – sur notre société. L’exclusion sociale, les inégalités, le modèle d’intégration, l’échec de la démocratisation de l’enseignement, etc. Voilà pourquoi elle focalise autant d’attention.

   — Vous voulez dire que ça fait boule de neige ?

   — Ouais, et la boule de neige fait tâche d’huile…

   — Oh ça, c’est malin !

   — Désolée, je n’ai pas pu m’en empêcher…

§

   — C’est OK pour vous ? Je peux me servir un petit verre ? Parce qu’il commence à faire soif par ici…

   — À condition que vous ne preniez pas le volant après…

   — Vous rigolez ? Je n’ai même pas de bagnole. J’ai juste un pass Navigo. Je suis parisienne…

   — On l’aura deviné…

   — À quoi ?

   — Oh, rien… Une petite pointe d’arrogance, peut-être… Un je ne sais quoi de je m’enfoutisme… Allez, je vous laisse siffler votre Sauvignon en paix. Je préfère lever le camp pour le moment…

______________________________________


[1] Je paraphrase ici de mémoire un fameux économiste français dont le nom m’échappe, désolée…

[2] L’Invention
 de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits, Laurent Mucchielli, Fayard, 2011, 340 p.

[3] http://www.planetoscope.com

[4] Gorge L. Mosse, De la grande guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes, 1990.

[5] Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l' »insécurité », La Découverte, coll. « cahiers libres », 2008, 418 p.

« La solution contre le Covid », une mini nouvelle, par Condie Raïs…

Un virus d’un type nouveau envahit la planète.

Inoffensif pour les jeunes, qui en sont le principal vecteur, il peut s’avérer mortel pour les personnes âgées de plus de soixante-cinq ans.

Les chiffres de la mortalité s’envolent dans les Ehpad et les services de réanimation sont débordés par l’afflux des personnes âges présentant des formes graves de la maladie.

À la surprise générale, le Premier ministre, avec l’accord du Président, prend une mesure forte pour casser la propagation du virus. Un fond exceptionnel est débloqué pour équiper l’ensemble des personnes âgées valides du fusil Knight’s SR-25 7,62 mm, une arme de précision redoutable utilisée en particulier par les Navy Seals. À l’issue d’une courte formation dispensée par des militaires accrédités, les volontaires seront autorisés à tirer à vue depuis leur fenêtre ou leur balcon sur tout individu, mâle ou femelle, leur paraissant ne pas avoir atteint l’âge de la retraite – les enfants en particulier.

Contre toute attente, la mesure remporte un succès inespéré chez nos aînés, déterminés à appliquer ce que les médias appellent désormais : « le geste barrière radical ». Papi et Mamie s’en donnent à cœur-joie, et des groupes de discussion fleurissent à présent sur Facebook. Les posts des images des « kill shots » les plus originaux (une balle dans chaque genou, puis un coup gagnant au milieu des yeux) ou les plus impressionnants (un gamin de huit ans, abattu à 3 500 mètres !) font le buzz et remportent des dizaines de milliers de « likes ».

Les enfants, les adolescents mais également les jeunes et tous ceux qui ont la malchance de vivre entre deux âges commencent à vivre dans la terreur. Au petit matin et peu avant le coucher du soleil, les camions-bennes parcourent les rues, les parcs et les boulevards pour ramasser les cadavres, dont la gestion devient d’ailleurs problématique – toutefois, la ministre de l’écologie propose une mesure qui fait rapidement l’unanimité. On n’a qu’à les balancer dans les fleuves ou à la mer, ça fera de l’engrais ou à manger pour la faune et la flore marine.

Au cours des premiers mois, les jeunes pensent trouver la parade en ne sortant que la nuit, habillés et cagoulés de noir. Mais c’est sans compter sur l’esprit d’initiative de Papi et Mamie qui ont commandé des lunettes de visée nocturne sur Amazon, sur les conseils de leurs amis Facebook. Les coups de feu retentissent donc à chaque instant, de nuit comme de jour, ce qui relance au passage la production française de bouchons d’oreille, comme le souligne le ministre de l’économie, qui se félicite au passage de la relocalisation de cette industrie déclinante, qui pourtant avait autrefois représenté un fleuron du Made in France…

Chaque jour, au JT de 13 heures, Jean-Pierre Pernaut consacre un reportage enthousiaste à la Mamie ou au Papi du jour et à son tableau de chasse.

Chaque soir, les docteurs commentent sur LCI les chiffres des décès des « mineurs », des « jeunes », des « moyen jeunes » et des « plus très jeunes mais pas vieux », selon la terminologie officielle. Les chiffres dépassent rapidement les centaines de milliers, et les spécialistes observent déjà une baisse significative de la circulation du virus, comme s’en réjouit le Ministre de la Santé au cours d’une conférence de presse – à l’issue de laquelle il est d’ailleurs abattu par une Mamie en embuscade.

À suivre (ou pas)…

Toute ma vie j’ai rêvé… Une mini nouvelle inédite de CR…

Jour 1

Selon toute vraisemblance, nous ne sommes que trois à avoir été rejetés par la mer sur cette plage. Moi, Peter et Nathalie, l’hôtesse de l’air.

Les autres… Et bien c’est atroce, mais les autres sont sans doute déjà en train d’être mangés par les poissons. Il y avait combien de personnes dans ce zinc ? Deux cent cinquante ? Trois cents ? Je ne sais pas avec exactitude, mais j’avais quoi ? Une chance sur cent de survivre à ce putain de crash ?

C’est bien la première fois que j’ai de la veine, dans ma chienne de vie…

Jour 2

Bon, c’est une île. On en a fait le tour en moins de deux heures. Donc, c’est une petite île. Aucune trace d’habitation, que dalle. D’un côté, la plage où nous avons échoué, au sud. De l’autre, au nord, des rochers battus par les vagues. Et au milieu, la forêt.

Rien d’autre.

Jour 3

Nous commençons à voir s’échouer des débris de toutes sortes sur le rivage. Mais rien qui puisse nous être utile. Peter a fondu en larme après avoir ramassé une poupée. Pour ma part, j’attends que ma veine insolente se matérialise à nouveau, sous forme d’une cartouche de cigarettes, ou d’une bouteille de scotch, ou de quoi que ce soit d’alcoolisé. Mais non, que des décris, des fringues ou des trucs sans aucune utilité.

Jour 4

Quelqu’un doit bien s’être mis à notre recherche… J’imagine à chaque instant le passage d’un avion au-dessus de nous, mais il ne se passe rien. 

Bordel.

Jour 5

Bonne nouvelle, nous pouvons faire du feu.

Peter a trouvé un briquet dans un petit sac à dos échoué sur le sable. Par miracle, l’objet a fonctionné après avoir séché au soleil pendant une heure à peine.

Nous avons été chercher du bois et nous avons passé notre première nuit tous les trois autour d’un bon feu. 

Ça fait du bien parce que les nuits sont fraîches.

Jour 6

Autre bonne nouvelle. Il y a à bouffer. Des coquillages, des crabes que nous faisons cuire sur le feu après les avoir embrochés sur une tige métallique que Peter a extirpée de la carcasse du sa-à-dos. Et même des noix de coco.

Et nous ne désespérons pas de trouver des trucs plus consistants, des poissons ou des petits animaux dans la forêt, par exemple.

Il n’aurait plus manqué qu’on doive tirer à la courte-paille lequel de nous trois serait dévoré par les autres.

Jour 7

Nous nous sommes construits des abris de fortune avec des branches et des feuilles de palme.

Bref, notre petite vie de rescapés s’organise doucement…

Jour 8

C’est Peter qui a soulevé la question, et je dois admettre que c’est également lui qui a trouvé la solution.

La question du sexe évidemment.

Parce que nous sommes peut-être coincés ici pour un bon moment. 

J’ai songé furtivement à ma femme, mais étant donné les circonstances, hein…

Donc je me suis rangé à l’avis de Peter après quelques secondes à peine. Ni Nathalie, ni moi n’avions d’objection à soulever par rapport à sa proposition.

Jour 15

Notre petite routine amoureuse est bien en place.

Peter et moi nous partageons les faveurs de Nathalie chacun notre tout. Une nuit avec lui, la suivante avec moi.

Pas de place ici pour la jalousie ou ce genre de connerie. Dans notre situation, ce genre de truc n’aurait pas de sens.

Donc ça roule.

Jour 20

RAS.

Nous avons juste décidé d’éloigner nos abris de fortune, pour une question d’intimité.

Jour 25

Encore une fois, c’est Peter qui a évoqué le problème le premier.

Décidément, ce garçon a de la ressource et du bon sens.

Il m’a pris à part pendant la partie de chasse aux crabes pour m’expliquer qu’il ne ressentait plus les mêmes sensations avec Nathalie, que le plaisir s’émoussait jour après jour. Bref, que ça n’allait plus comme avant.

Je lui ai avoué que je ressentais exactement la même chose que lui.

Il m’a posé la main sur l’épaule, l’air un peu triste.

Mais nous n’avions plus trop le choix, je crois.

Jour 26

Nous avons enterré Nathalie au nord de l’île.

Enfin un retour intéressant sur mes écrits

Je suis ravi de ce commentaire sur ma nouvelle, « Les frasques de Juliette ». Alors pour ceux d’entre vous qui ne comprendraient pas le japonais, je me permets de traduire. En résumé, l’auteur dit :

Condie Raïs est clairement le plus grand génie de la littérature depuis Bukowski, quoi qu’elle se situe un cran au-dessus. Nous, au Japon, ne comprenons pas qu’elle ne soit pas encore prix Nobel de littérature…

Par la suite, Schmose (??) s’extasie sur le style impeccable et brillant, l’intrigue parfaite, etc., etc.

Il y a quelques mots que je n’ai pas compris, je l’admets, mais c’est pas grave…

schmose4,0 sur 5 étoiles ジュリエットの肉体を使っての生き様Commenté au Japon le 24 juillet

Achat vérifié著者はフランスのエロチック小説家です。
身元不明の私、ジュリエットの告白で構成されてます。

私がある男に身を捧げた時、妥協はしません。私は飢えてないし、
気取って楽しんだりしません。通りすがりに、ほんの少し知った男
と馬乗りで休み無く往復運動をして、彼は涅槃を見つけたように
随喜で呻いて発射後、私の指は彼の先端からの白い液体で溢れ
ます。私はオルガスムは無いが、それは問題ではない。
エロチック小説のように、彼の下腹部が私の女陰を満足させる照準
口径を満たしていない、というだけです。このような非合致の問題は
どうする事もできない、彼を憎んではいない、私は雌犬ではない。
私の名はジュリエット、63キロ、167cm、年は言えない、茶髪、梨型の
ムッチリ胸で、大きいとは言えないが、どんな男も文句は言わない。
14歳の時、物理の先生と、実験室で愛し合い処女を挙げた。彼は
死にそうに欲望で飢えていて、キスして舌を喉まで入れて来たが、
これは多くの学生達と既に経験した事。 »神様、私は今何をしてるのか »、
と何度も繰り返しながら、下腹部に貫通してきたのには、笑った。
事後、絶対、誰にも言わないで、と彼は私に拝んだが、決して謝りは
しなかった。。。
私はこの小さな事をビジネスに昇らせます、”15歳半で1週間、2-3000
ユーロ、悪くは無いわ”。

« 彼は一撃で私を貫通し、小さな叫びを挙げたわ、気持ちよくは無く、冷た
かったわ。不思議な気持ち。何故彼に身を任せたか分らないわ。
下腹部を貫通し始めた時、なぜ拒まなかったかのかしら。数分間の往復
運動で何故びしょ濡れになったかも分らないわ。彼が酸素マスクのように
口や鼻に押し付けて私のパンツを嗅ぐのも、同じように分らないわ。
また結合する前に、彼が服や下着を集めていたのも気づかなかったわ。
私は収縮し、完全に興奮しそうになったわ、あのきちがいに、私は何でも
良い物にされてしまいそうだったわ。 私は無力で、状況を制御できなかっ
たわ。しかし、脱力感の中で、快楽は恐怖に勝ったわ、もっと良くする為、
体を捻じ曲げたり、息遣いは荒れて、眼を瞑ったのは、自身で驚いたわ、
私は、ほんとにもっと早く、強く加速するよう、止めないようお願いしたのか?
イエスと思うわ。私の下腹部に熱波が昇ってくる迄、あらゆる神経を焼き
、砂糖を粉砂糖のように粉末にするトリックに従事して、彼は一生懸命
だったわ、私の心に理性の種を植えたのね。私は人生で初めて、雌豚の
ように性交したわ。 »

« 妊娠してしまうとは思わなかったわ、あんな暗いホテルで、お金の為に男
と結合して妊娠してしまうなんて、カレンダーから見て、可能性のある父親
は数人いるわ、しかしそれは2番目の心配事、父親を探そうなんて思って
いない、共同作品なので、責任は不可逆的に分解して、コーヒーに溶けた
砂糖の塊と同じだわ »。その後、百貨店で揺りかごを買い、子供の部屋を
作るのを目的にあらゆるバザールで買い物をします。そのうちお腹が大きく
なり、30cm以上のお腹廻りになるが、隠そうともしないし、ボーイハントも
控えず、むしろ簡単に引っ掛けられます。特に40台の男の場合、彼等の
子供のような年齢の私を抱くのに、興奮が10倍になるようです。大きな腹の
上に彼の頬を乗せて、優しい赤ん坊への声を挙げて、私の臍を舐めます、
腰に手を回し、私の丸みをより深く体に感じたいようです。そして腹の上に
白い液体を発射しますが、最後まで、私は手で彼の下腹部を摩擦してあげ
ます。お産の前日まで、男達と愛し合いました。こんな快楽は何年ぶりかだ、
と男は大満足で微笑んでくれます、私は箪笥の上のお金を注意深く集めます。
結局私は動けなくなり、救急車で運ばれ、集中治療室に入り、3日後、医者
から、女の子だったと言われます。顔は見ていません、死産です。その後、
私は精神病棟に送られ、数週間、野菜の状態で過ごします。全ては霧の中
で、初めの10数ページまでしか本は読めず、集中できません。本の題名は
覚えてます、 »彷徨える魂 »です。その後医者からの許しで自分の家に帰った
のは数週間後です。

終に若い男、ポールと、BHVの食料品コーナーで再会しました、彼は私を家
に呼んでお祖母さん流の料理をご馳走してくれます。食事後愛し合います、
別に超の付く愛撫でないけど、オルガスムへ導く優しさがあります。彼は親切
で、辛抱強く、可愛い、彼とやっていけると決め、彼の家に引越します。
彼の給料と、私の節約と自分のアパートの売買代金でなんとかやっていける。
愛してはいないが、人生ですべてを所有はできない、満足する事が大事と
思います、これが私の哲学です。数週間後、結婚を申し込まれてから、他の
男をハントするのを辞めました。彼は友達を紹介してくれ、生まれて初めて
社会生活と呼べる物を知ります、次第に彼は子供が欲しい、特に女の子が
欲しいと言います、私は男の子は嫌です。
落ちは、夏のヴァカンスで、彼と大西洋岸の彼の両親の別荘に来ています。
カフェテラスで本を読み、海岸通りを散歩して、彼の次から次の嘘話を
ぼんやり聞いてます、しかしずっと突き抜ける考えが頭の中から離れません、
本当に私は、この夏、海の端まで行きたいのか、と。

傑作です、仏語は俗語が多く難解ですが、格調高い。

Conseils aux jeunes auteurs (suite) : l’exercice de style

Alors voilà, cher jeune auteur.trice.treuse… Je vais te donner un exemple d’exercice tout simple, mais qui peut te faire progresser à tel point que Proust, Balzac et Flaubert passeront pour de pauvres nazes autoédités au regard de ton nouveau style, lequel t’ouvrira à deux battants la porte cochère menant vers l’édition – la vraie – et le Goncourt. Sans déconner.

Donc, tu prends une situation toute banale :

Un homme regarde une femme dans un bus. Il la trouve jolie. Alors il lui sourit. Gênée, elle baisse les yeux.

Avoue que c’est pas bien compliqué ?

Et là, tu la réécris, en fonction du genre littéraire que tu veux adopter…

Ex 1, tu écris de la romance :

William planta son regard bleu azur dans les deux yeux vert lapis-lazuli de Shéryl. La jeune femme ressentit quelque-chose d’indéfinissable, une sensation de chaleur intense qui irradiait fortement dans tous son corps parfait. Elle ne put soutenir le regard du beau milliardaire plus longtemps. Elle baissa ses yeux magnifiques tout en ne pouvant pas s’empêcher de rougir.

Tu remarqueras qu’on retrouve ici tous les ingrédients qui ont propulsé ce genre littéraire en tête des classements des ventes. Des adverbes, des participes présents, des poncifs en veux-tu-en-voilà… Rien ne manque.

Ex 2, tu écris du feelgood : 

Christophe leva les yeux. Son regard rencontra celui d’Yvette. Le jeune homme ressentit instantanément la douleur qu’elle ressentait, le vide affectif qu’avait laissé en elle la perte tragique deux mois plus tôt de son chat siamois Victor. Yvette comprit qu’il avait compris. Elle baissa les yeux tout en songeant que si ce garçon, à l’allure si compréhensive, l’emmenait dans une vieille maison en Bretagne faire de la poterie, elle pourrait enfin surmonter son chagrin. Et oublier Victor. Non, pas l’oublier. Comment aurait-elle pu oublier son Victor ? Disons simplement qu’elle pourrait enfin faire son deuil. Et qu’en plus, elle acquerrait des compétences nouvelles, vu qu’elle n’y connaissait rien en poterie. Ça ne pourrait pas lui faire de mal sur son CV, parce que pour l’instant, à part un stage dans la boulangerie de son pépé de Charente, elle n’avait pas grand-chose. C’était bien la peine d’avoir un Bac + 8 en psychologie sociale, songea-t-elle amèrement.

Là, tu remarqueras que tu peux en tartiner des dizaines de pages par jour, avec ce genre de conneries. Ce qui signifie que ton roman sera bâché en moins de deux semaines ! Et pas la peine de te relire pour éliminer les répétitions. Ton lecteur ne les relèvera pas, il se pose trop de questions, du genre : qu’est-il arrivé à Victor ? Yvette deviendra-t-elle une pro de la poterie ? Christophe l’emmènera-t-il vraiment en Bretagne ? Comment va le pépé boulanger en Charente et est-ce qu’on va le rencontrer dans la suite du roman ? Et j’en passe…

Ex 3, tu écris de la philosophie :

Euh… Laisse tomber, c’est pas un genre porteur.

Ex 4, tu écris du fantastique :

L’homme lui adressa un regard étrange. Samantha ressentit une sensation douloureuse, comme si la main griffue d’une créature sortie des abîmes lui avait saisi le cœur pour le broyer. Elle n’était plus dans le bus. Elle était seule, nue, au cœur d’une forêt sombre, entourée de choses qui n’avait d’humain que l’apparence.

Tu noteras la contradiction : elle est seule, mais entourée. Aucune importance, ton lecteur ne s’en apercevra même pas, tellement il est tétanisé par la trouille.

Ex 5, tu écris de la fantasy :

Grünwader était de la tribu des Gnokis, des Terres du Milieu, lesquels étaient bien connus pour leurs dons de télépathie. C’est la raison pour laquelle lorsque son regard croisa celui de Brünehautenbas, fille de Schtrimpharé, roi des rois des Terres de Glace, il comprit que la princesse était l’Élue, celle qui saurait l’accompagner dans sa quête pour trouver l’anneau strombique, grâce auquel les Forces du Bien pourraient repousser les hordes démons sortis du ventre de la terre à l’appel de l’infâme Krapotzoï, le sorcier du peuple des Grognolins. 

N’oublie pas de mettre une carte au début de ton récit, afin que ton lecteur visualise la géographie de ton monde. Et n’oublie pas non plus un arbre généalogique des différentes tribus : une cinquantaine de pages devraient suffire. Ah, et un lexique, aussi. Ton lecteur ne parle pas forcément couramment les 18 langues que tu vas devoir inventer.

(Putain, que c’est chiant la fantasy !)

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. À toi de jouer ! Dégotte une situation des plus banale, et mets-la à ta sauce. Bonne chance !

Bloody Mary (nouvelle), par Condie Raïs

                                                                          

 1

   Je me suis réveillé avec une gueule de bois carabinée et je me suis traîné comme une limace paraplégique jusqu’à la cuisine. Le café avait un sale goût d’orge et la lumière du printemps qui filtrait à travers les volets clos n’avait rien d’amical, j’ai plutôt songé à des petites flèches vicieuses qui s’infiltraient dans la pièce pour aggraver mon mal de crâne. J’ai contemplé le fond de l’évier pendant un petit moment, une main en appui sur le rebord du plan de travail, le cœur patraque et l’estomac au bord des lèvres. Je ne me souvenais même plus d’avoir broyé les canettes vides et de les avoir déposées là, comme s’il n’y avait pas une poubelle à portée de la main, comme si j’avais décidé de me punir par avance.

   J’ai allumé ma première cigarette de la journée et je me suis lancé à la recherche d’un Doliprane ou d’un Nurofen, tout ce qui aurait pu atténuer un peu la douleur qui me vrillait le cerveau, mais je n’ai rien trouvé du tout, j’ai eu beau retourner mes poches, fouiller mon sac et ouvrir les placards et les tiroirs, que dalle. Et la première pharmacie n’ouvrirait pas ses portes avant une bonne heure, pour ma peine. 

   Dieu merci, il restait quelques glaçons au congélateur et un fond de vodka dans le frigo. J’ai donc ouvert un pack de jus de tomate dont j’ai versé une bonne dose dans un verre à bière, ajouté une lichette de Tabasco, une giclée de Worcestershire et du poivre, pressé un demi citron sec qui trainait dans le coin, tant pis pour le gingembre, je n’allais pas faire la fine bouche dans l’état ou j’étais. J’ai remué le tout avec un couteau sale et je me suis affalé comme une loque sur le canapé. 

   Comme prévu, j’ai été secoué d’un haut le cœur à la première gorgée, puis je me suis détendu et j’ai allumé une autre cigarette en sirotant ma mixture. Après un petit moment, j’avais un pied en dehors de la tombe alors j’ai allumé la télé, histoire de vérifier que le monde ne s’était pas écroulé pendant la nuit. Attentat-suicide en Irak contre une mosquée chiite – soixante-sept morts, tout de même -, analyse des boîtes noires d’un vol d’Egypt Air qui s’était abîmé au fond de la Méditerranée quelques semaines auparavant, polémique autour d’un tweet de Marine Le Pen qui accusait le gouvernement d’avoir mis le pays à feu et à sang en ouvrant les frontières aux réfugiés de tous poils. La brunette qui égrainait tout ça d’un ton neutre semblait plus préoccupée de mettre en valeur ses nibards et son brushing plat que des nouvelles du jour. La horde d’experts censés nous éclairer sur tout ce fatras n’avait pas encore déboulé sur le plateau, il était encore tôt. Alors la petite nana – une stagiaire, sans doute, engagée pour l’été ? – meublait comme elle le pouvait. J’ai avalé une longue gorgée de mon cocktail en songeant que tout allait pour le mieux, que ma cuite de la veille n’avait pas affecté la course de la planète, somme toute, le monde était toujours peuplé de cinglés criminels et de pauvres malheureux, totalement interchangeables, et les abrutis qui commentaient ce triste spectacle continuaient à s’en donner à cœur joie.

   Ça avait quelque chose de rassurant. Presque.

   J’ai rajouté unshotde vodka à mon ersatz de Bloody Mary que j’ai touillé du bout de l’index avant d’en avaler une nouvelle rasade. Je commençais à me sentir un peu mieux, la migraine et la nausée étaient toujours là, mais elles étaient descendues de quelques crans. 

   Je venais de me passer de la flotte sur la figure au dessus de l’évier lorsque la petite nana de BFM TV a annoncé qu’on venait d’apprendre la disparition soudaine de Mick Jagger, la légende du rock britannique, chanteur et leader des Rolling Stones depuis plus d’un demi-siècle. J’ai refermé le robinet et je me suis approché du poste, incrédule, le visage dégoulinant et le haut de mon tee-shirt trempé.

2

   «   À notre grande surprise, il y avait des fans regroupés à l’entrée du studio de télé. Pas très nombreuse, la foule, ce n’était pas une émeute, mais une bonne cinquantaine de personnes tout de même, je dirais. Principalement des filles, que j’ai trouvées très jeunes pour ma part, et qui arboraient des pancartes portant l’inscription « Vera » ou « Vera! We Love Ya! ». 

   — Ouah ! a déclaré Franck.

   — On se demande si c’est des écolières déguisées en putes ou bien l’inverse, a sifflé Jimmy.

   Avant que les deux autres n’aient le temps de ramener leur fraise, j’ai déclaré :

   — OK les gars, je vous rappelle qu’on doit respecter nos fans. C’est un minimum. Alors le premier qui dit une connerie du genre « je m’en taperais bien une », je l’émascule. Pigé ?

   Silence.

   Mais Jimmy n’a pas pu s’empêcher de l’ouvrir :

   — Euh. Ben moi, je me les taperais bien toutes, sans vouloir te manquer de respect…

   Éclat de rire général. Même moi, ça m’a fait marrer. 

   En revanche, les garçons ont un peu fait la gueule lorsqu’ils ont réalisé que pour notre premier public nippon, Vera Gemini n’était pas le nom du groupe. C’était le nom de la chanteuse. Moi, en l’occurrence. Et pas que pour les fans, d’ailleurs. Pour les journalistes, c’était idem. Il y avait Vera Gemini, star montante de la pop occidentale, et il y avait pour le décor des types qui jouaient de la musique derrière, ses musiciens, de parfaits inconnus, interchangeables tous autant qu’ils étaient. 

   Et ils l’ont eue encore plus mauvaise lorsqu’ils ont réalisé que la maison de disque n’avait absolument rien fait pour lever le malentendu. C’était même plutôt l’inverse. Pour la promo japonaise du disque et le concert, ils avaient édité une affiche avec une photo de moi en pied, une Gibson sur l’épaule, avec un fond un peu psychédélique et la seule mention : « Vera Gemini Japaneese Tour 2015 ». Rien de plus. Il n’était donc pas étonnant que le public m’assimile totalement au nom du groupe. J’ai expliqué aux gars que c’est précisément ce qui avait fait le succès de Blondie, dans les années 1980, mais ils ont continué à bouder et à grommeler dans leurs barbes. 

   Le fait que la journaliste japonaise m’a appelé « Vera » pendant la courte interview en anglais qui a précédé le mini concert n’a pas arrangé les choses. Rien sur mes petits amis éventuels ou sur le fait que j’utilise ou non des capotes. On m’avait briefé là-dessus. C’était la télé japonaise. Alors j’ai eu droit à une série de questions aussi passionnantes que : « Quelle était ma couleur préférée ? » – le noir, of course – « Quelle était ma fleur favorite ? » – euh… La rose, peut-être ? – ou encore « Est-ce que j’avais un message à délivrer à nos fans japonais de plus en plus nombreux ? » – Yeah, we love you ! 

   Bref. Rien d’original. 

   La journaliste m’a remerciée chaleureusement et m’a invitée à rejoindre les garçons sur la minuscule scène. Nous avons interprété deux chansons du nouvel album, un truc très rock appelé « Land of the Dead » et une balade un peu guimauve, que j’avais composée un soir de spleen, mais qui commençait à passer à la radio et à monter dans les classements : « Sorrow, Sorrow, Sorrow ». Les jeunes applaudissaient poliment après chacun des morceaux, mais lorsque Jimmy a envoyé le riff de « Your Kind of Lover », ils se sont levés comme un seul homme et ont poussé des cris hystériques pendant tout le morceau en sautant dans tous les sens. J’en ai rajouté une louche en terminant à genoux au bord de la scène, une main tendue vers le public et des sanglots dans la voix, façon Ziggy à la fin de Rock’n Roll Suicide, si vous voyez ? 

   Le soir, nous nous sommes saoulés dans ma suite et je me suis endormie dans la baignoire vide tandis que les garçons cuvaient, avachis sur les canapés ou à même la moquette. 

   Patrick est arrivé le lendemain matin pour signer des contrats avec une maison de disques locale, une sorte d’accord bilatéral m’a-t-il brièvement expliqué. Il nous a trouvés avachis dans le lobby, dans un état lamentable et a soupiré, parce que nous devions faire une balade à travers la ville pour un reportage qui serait diffusé en France – et peut-être même dans quelques autres pays d’Europe. Nous avons repris un peu forme humaine grâce à quelques lignes de poudre magique avant de passer ce qui restait de la journée à faire les cons dans différents endroits de la ville.

   Il y aurait du boulot au montage, a simplement fait remarquer Patrick le soir venu. 

   Évidemment, le buzz de notre première tournée au pays du soleil levant a été totalement éclipsé par la nouvelle du décès tragique de Mick Jagger, assassiné en pleine rue à New-York par un déséquilibré armé d’un couteau…»

   J’ai refermé le Mac et j’ai allumé une cigarette, la énième de la journée. 

   J’avais écrit ces lignes hier soir. C’était la suite d’une nouvelle que j’avais commencée quelques semaines plus tôt, l’histoire de l’ascension et du déclin d’un groupe de rock, quelque chose comme ça, je ne savais pas trop dans quelle direction ça partait à vrai dire. Selon mes fans de la première heure, je n’étais plus que l’ombre de moi-même de toute façon, mes derniers romans ne se vendaient plus tant que ça et ma consommation d’alcool ne m’aidait sans doute pas à retrouver les bonnes grâces des muses qui m’avaient propulsé au sommet, il y a de ça une éternité.

  J’étais d’ailleurs totalement cuit lorsque j’avais tapé la dernière ligne. La mort de Jagger, ça m’avait traversé l’esprit comme ça, entre deux verres de bières, alors que mon cerveau était pas mal embrumé, je ne me souvenais même plus pourquoi j’avais imaginé une péripétie aussi idiote.

  C’était une sacrée coïncidence, je n’en revenais pas.

   Et quand Philippe Manœuvre, effondré par la nouvelle, a expliqué sur le plateau de BFM que l’assassinat de la rock star en plein cœur de la Grosse Pomme nous rappelait à tous celui de John Lennon, j’ai senti un filet de sueur descendre lentement le long de ma colonne vertébrale.

   Je me suis concocté un autre Bloody Mary improvisé en écoutant l’envoyé spécial de la chaîne expliquer que Jagger s’était fait suriner par un timbré sorti de nulle part alors qu’il sortait d’une séance d’enregistrement et s’apprêtait à grimper dans sa limousine. Son garde du corps n’avait rien pu faire, à ce qu’il semblait.

   Et on était sans nouvelle du cinglé en question.

3

   Je pense être un type rationnel. Je ne crois pas à la magie, aux rêves prémonitoires ni à toutes les conneries de cette eau-là. Je n’ai donc vu qu’une simple coïncidence entre la nouvelle de la mort de Jagger et les quelques lignes que j’avais écrites le soir précédent. Rien de plus.

   J’ai passé la journée à m’envoyer des bières et à fumer des clopes en regardant en boucle les reportages sur les Stones que les télés avaient dû fabriquer en quatrième vitesse pour coller à l’actualité.

   Je n’ai pas écrit ce jour-là. 

   Mine de rien, j’étais moi-même secoué par la nouvelle. Comme des millions de gens, sans doute, c’était une partie de ma vie qui foutait le camp avec le décès de Mick Jagger. J’avais quasiment découvert le rock grâce à lui.

   Je me souviens parfaitement quand ça s’est produit. C’était vers la fin des années 1970. Avant le début des années 1980 en tout cas, parce que c’était encore la France du giscardisme, l’ombre n’avait pas encore laissé place à la lumière comme aurait dit l’autre naze, et je me rappelle bien que Raymond Barre passait régulièrement à la télé pour nous expliquer comment il allait maîtriser l’inflation, ce qui ferait mécaniquement baisser le chômage, ou peut-être était-ce l’inverse, je ne sais plus trop. 

   Bref, je passais le samedi soir chez mes grands-parents. Et chez mes grands-parents, le samedi soir, c’était Guy Lux. Obligatoire. Et il fallait se farcir Dave, Mireille Mathieu, Claude François, Dalida et consorts en boucle, tout ça entrecoupé des brillantes interventions de l’animateur et parfois de questions posées aux téléspectateurs, par téléphone, qui permettaient à des pauvres gens de gagner une cuisine toute équipée ou une télévision, à condition qu’ils prouvent que oui, ils suivaient bien l’émission, d’ailleurs ils avaient parfaitement noté quelle était la chanson qui venait de passer à l’antenne. Lorsqu’ils gagnaient, les pauvres étaient fous de joie. Lorsqu’ils perdaient, les pauvres restaient dignes, de toutes façons, être pauvres, ils avaient l’habitude, et c’était pas une télé ou une cuisine équipée en plus ou en moins qui allait bouleverser leur sort, songeais-je en mon for intérieur. 

   Tout ça pour dire que je m’ennuyais ferme pendant que ma grand-mère fredonnait avec Joe Dassin, en attendant la récompense qui allait sauver ma soirée, avec un peu de chance, la participation à l’émission d’un groupe de musique dont je collectionnais les 45 tours que je passais et repassais dans mon mange-disque orange, les géniaux, les magnifiques, les talentueux Rubettes. Yeah! Lorsqu’on avait de la chance, Guy Lux les annonçait et je me redressais sur ma chaise, pour admirer ces types super-mignons, vêtus de costards blancs à col large et pattes d’eph’, béret vissé sur le crâne, entamer une chorégraphie improbable en entonnant le play-back de leur dernier tube, choubidouwap, wap wap wap… Je le connaissais forcément et je murmurais avec eux des paroles qui n’avaient pour moi aucun sens – on disait à l’époque « chanter en yaourt », j’ignore pourquoi. Évidemment, pépé et mémé discutaient et faisaient du bruit pendant la chanson. Les Rubettes, ce n’était pas leur truc, ça n’était pas vraiment de la musique, alors ils ne devaient pas comprendre pourquoi j’étais comme ça à regarder ces guignols, les yeux écarquillés et les lèvres entrouvertes. Mais bon. Je me concentrais du mieux que je le pouvais et ma soirée était sauvée d’une certaine manière. 

   Et puis un soir Guy Lux a annoncé je ne sais quoi en se marrant, visiblement ce qu’on allait voir dépassait les bornes du ridicule, je me souviens que l’animatrice qui lui servait de faire-valoir riait à ses plaisanteries concernant le son qu’il fallait impérativement baisser et le bruit pour lequel il s’excusait par avance mais qui n’allait pas manquer d’envahir les foyers français au moins pendant quelques instants. Je ne m’attendais à rien de particulier. Je m’emmerdais ferme, d’autant plus que je sentais bien qu’il n’y aurait pas les Rubettesce soir là, c’était cuit pour ce samedi. 

   Et en effet, une sorte de bruit bizarre est sorti de la télé, tandis qu’un groupe de gars déguisés en marins s’agitait sur le rythme d’une batterie que j’ai trouvé décalé. C’était un peu comme les Rubettes, sauf qu’ils étaient moches et qu’ils n’étaient pas souriants du tout, ils avaient en fait l’air de se foutre de la gueule du monde. D’ailleurs, leur chanson était atroce, pépé et mémé étaient unanimes sur ce point, c’était tout sauf de la musique. C’était du bruit, et encore, si l’on se montrait indulgent. Le chanteur ne se gênait pas pour faire des grimaces ignobles, les autres faisaient la gueule ou se marraient et à la fin, de la mousse envahissait le plateau et ils pataugeaient dedans comme des malpropres. Lamentable de bout en bout.

   Le mercredi suivant, j’allais à pied à la médiathèque municipale où l’on pouvait emprunter gratuitement quatre livres et trois disques par semaine, à condition de les rendre en bon état. Je ne m’intéressais jusqu’alors qu’aux livres, qu’aurais-je fait de disques, on n’écoutait pas de musique à la maison bien que papa et maman avaient une chaine stéréo avec des enceintes pour passer les 33 tours de Michel Sardou. Moi, j’avais mon mange-disque pour les Rubettes, point final. 

   Le rayon disques me semblait immense. La dame m’a expliqué que si je voulais en emprunter, pas de problème, il suffisait que je lui apporte le saphir de la chaine de mes parents pour qu’elle voie s’il était en bon état, il ne s’agissait pas d’esquinter les microsillons. J’ai eu beau lui expliquer que la stéréo de mes parents était en parfait état, qu’on passait un disque de Sardou par semaine et que c’était tout, elle est restée intransigeante. Le saphir. C’était non négociable. 

   J’ai refait l’aller-retour à pied en maugréant, mais on est têtu quand on est jeune, et j’ai expliqué la situation à mon père qui m’a montré comment on pouvait enlever la tête du lecteur, laquelle incluait le fameux saphir, celui qui lisait les microsillons mais pouvait tout aussi bien les bousiller comme un soc de charrue si l’on n’y prenait pas garde. Je suis retourné à la médiathèque avec l’objet en poche, protégé dans du sopalin. 

   Lorsque le test a été passé avec succès et qu’elle eut examiné le saphir avec une grosse loupe, la dame m’a expliqué les conditions pour emprunter les disques, je n’avais pas besoin de laisser de caution étant donné que j’avais déjà ma carte pour la bibliothèque et que ça fonctionnait ensemble, bref, je pouvais y aller, j’étais libre de faire mon choix. 

   Évidemment, je demeurais planté comme un con devant les rayons. 

   « Viens, je vais te montrer comment ça marche », a dit la dame qui s’était matérialisée à côté de moi. Elle m’a gentiment montré le rayon classique, le jazz, les nouveautés – un seul disque par semaine, pas plus -, etc. Mais je devais toujours avoir l’air d’un demeuré parce qu’elle s’est un peu penchée vers moi et qu’elle m’a demandé : 

   « Tu voulais quelque chose de particulier, peut-être ? »

   La dame de la discothèque ne regardait pas Guy Lux le samedi soir, elle ne voyait pas quel groupe de musique pouvait parader déguisé en marins dans de la mousse et le fait que mes grands-parents aient détesté la chanson n’était visiblement pas un indice suffisant pour qu’elle puisse m’aider.

   « Ils sont moches, et le chanteur a une grande bouche, de grosses lèvres et il fait des grimaces », ai-je ajouté en désespoir de cause.

   Miracle.

   Elle voyait. Elle voyait même très bien, elle en aurait mis sa main à couper.

   Elle m’a conduit directement au rayon pop-rock, a farfouillé dans le bac et a extirpé un album.

   « Ce ne serait pas lui, des fois ? » a-t-elle demandé en désignant l’un des types sur la pochette.

   C’était lui.

4

   Le lendemain, je me suis remis à écrire dès que je suis parvenu à tenir à distance ma gueule de bois quotidienne. J’en étais au passage où l’héroïne bascule du côté sombre, dans la drogue et l’alcool. Je me suis dit que c’était plutôt convenu, pour ne pas dire téléphoné, mais je m’appliquais tout de même. On m’avait suffisamment reproché, ces dernières années, de négliger mes histoires, de faire défiler sous les yeux du lecteur des personnages creux, des fantômes sans âme et sans passé, de me reposer sur mon style. Là, je comptais faire vraiment passer un sale quart d’heure à mon personnage. Je ne comptais rien lui épargner. Il était hors de question que je lui fasse cadeau de quoi que ce soit… Mes lecteurs avaient aimé mes histoires de déchéances, au début de ma carrière. Je m’étais même fait une réputation avec ça. J’avais talonné les meilleurs, dans la catégorie des grands auteurs pessimistes. Il y avait Houellebecq, Djian, Dantec, et il y avait moi. Je me suis situé pendant quelques années dans le carré de tête des types qui vendaient des piles de livres grâce à des histoires glauques, sombres, désespérées même. Alors j’allais replonger dans la même veine, creuser l’ancien sillon des fois que je puisse encore faire pousser quelque chose qui en vaille la peine…

«    Rien, mais alors rien du tout ne me prédestinait à une carrière de chanteuse de rock. Ni à devenir la junkie alcoolo, dépravée et à moitié frappadingue qui rédige ces lignes d’une main tremblante et le cœur patraque, dans un agenda à la couverture plastifiée – c’est tout ce que j’ai pu dégoter -, adossée à la cuvette des chiottes attenantes à ma chambre.

   Je sais. Je dispose d’une table, d’une bonne chaise et d’un lit confortable. Et je peux même profiter d’une vue magnifique sur le lac. Vu le prix qu’ils font raquer pour une nuit dans cette clinique, c’est la moindre des choses. C’est même un minimum, pourrait-on dire.

   Sauf qu’allez savoir pourquoi, je ne me sens en sécurité qu’assise ou accroupie dans les toilettes, la porte à peine entrouverte. Ne me demandez pas pour quelle raison, c’est comme ça, point barre.

   C’est le seul endroit où je me sens à l’abri d’une soudaine et irrépressible envie de me balancer par la fenêtre, de fracasser le mobilier ou d’étrangler une infirmière. Au choix.

   Ça fait vingt et un jours demain que je suis là. Je trace des petits bâtons au stylo bille sur la première page de mon agenda, comme les taulards le font sur le mur de leur cellule dans les films. Et c’est ma quatrième cure de désintox depuis deux ans. 

   Pour la presse spécialisée et pour mes fans, je suis en plein enregistrement de mon troisième album, dans un lieu tenu secret afin que ma concentration ne soit pas troublée. J’imagine qu’ici et là, des bruits doivent circuler et de méchantes rumeurs courir. Le contraire serait étonnant. Ne serait-ce que parce que j’ai réussi à m’effondrer ivre-morte devant quinze mille personnes, après avoir misérablement psalmodié trois chansons lors de mon dernier concert. Et ce, malgré la coke dont on m’avait gentiment aidé à me bourrer le pif pour que je tienne le coup. Et aussi parce que les dernières photos de moi parues dans les magazines people me montraient complètement défoncée, à l’arrière d’une limousine, la jupe remontée jusqu’aux hanches et vautrée sur un jeune gars musclé et tatoué de partout, dont je ne saurais même pas vous dire où j’ai bien pu le ramasser ni comment il s’appelle – pour être tout à fait honnête, c’est lui qui a dû me ramasser quelque part, si vous voulez mon humble avis, dans une arrière salle d’un bar glauque de la ville par exemple, le choix ne manque pas.

   Bref, j’ai tout oublié du type et de la limousine. Mais j’ai encore la photo en tête, ma mine hagarde, la bave aux lèvres, de grands yeux écarquillés et rougis par la picole et la dope. Le jeune gars était pour sa part hyper souriant et avait l’air en pleine forme. Il m’enlaçait les épaules comme si de rien n’était et sa main gauche était tout naturellement plaquée sur un de mes nichons.

   « Sarah, ce n’est pas bon pour la communication du groupe, pas bon du tout. Qu’est-ce que tu dirais de te mettre au vert pendant quelques temps ? Histoire de nous laisser gérer ça en douceur… Hum ? »

   Ça, c’est ce qu’a dit mon manager en reposant les tabloïds sur la table basse, pendant que je tentais de reprendre mes esprits dans mon appartement de l’East End, après une nouvelle nuit de grand n’importe quoi. J’étais parvenue à me confectionner un Bloody Mary potable, sans gingembre mais avec suffisamment de Tabasco et de citron pour garder les yeux ouverts et assez de vodka pour que mes putain de mains arrêtent un peu de trembloter. 

   J’étais vêtue d’un peignoir blanc et j’avais une serviette enroulée autour de mes cheveux. La douche glacée sous laquelle je m’étais forcée à rester un bon quart d’heure m’avait fait quelque bien j’imagine. On devait être au milieu de l’après-midi, en tout début de soirée à tout casser. Et c’était la seule heure à laquelle on pouvait me causer en croisant les doigts pour que le message passe des oreilles à mon cerveau. 

   C’était ce que j’avais de mieux à offrir depuis quelques semaines. 

   Patrick avait sonné à l’interphone au moment où je m’apprêtais à vérifier pour la troisième fois qu’il n’y avait pas un mec ou une nana dans mon plumard ou sur la descente de lit – ou plusieurs, allez savoir… Personne ce coup-ci. Je commençais à devenir parano, mais je gérais ça au mieux, c’était le moindre de mes maux pourrais-je dire.

   En plus, je n’avais jusqu’à nouvel ordre vomi nulle part dans l’appartement. C’était donc plutôt une bonne journée. J’étais au top de ma forme en quelque sorte.

   J’ai versé une nouvelle rasade de vodka dans mon bloody mary qui me semblait un peu mou du genou et je me suis assise en face de Patrick.

   Pour sa part, il carbure à l’eau minérale, ne m’a jamais encouragée à me défoncer – c’est même plutôt l’inverse – et n’a jamais tenter de me sauter, y compris lorsque je me suis trouvée dans un tel état que j’aurais été infoutue d’opposer une quelconque résistance à ce genre d’assaut. Et les occasions n’ont pas manqué, si vous voyez ce que je veux dire ? Par dessus le marché, Patrick porte des costumes anglais à fines rayures et des chemises en coton, sa mise est toujours impeccable, son humeur égale et il ne m’a pas dépouillée d’une partie scandaleuse de mes royalties. Ce qui en fait sans doute le meilleur manager du monde – et une sorte d’extra-terrestre dans le milieu, cela va sans dire.

   Je ne le mérite pas.

   « Tu ne vas pas me croire, mais j’ai oublié qui m’a ramenée à l’appartement hier soir…

   — C’est moi qui t’ai raccompagnée, Sarah. Et ce n’était pas hier soir, c’était ce matin vers sept heures. 

   — Ah. Et j’étais où ?

   — Oublions ça, ce n’est pas très important. Que penses-tu de ma proposition ? »

   Je n’en pensais rien du tout. Je lui étais juste gré de ne me faire aucun reproche, de ne pas me balancer telle ou telle allusion perfide sur l’état dans lequel il avait dû me trouver et de passer outre les détails concernant le caniveau dans lequel je devais baigner. En arrivant dans mon appartement, il avait simplement déposé deux comprimés de paracétamol sur la table basse – la seule drogue dure qu’il devait connaître, à mon avis – et s’était installé dans le fauteuil club en face de mon canapé, son sourire bienveillant suspendu aux lèvres. 

   C’est la dernière image que j’ai de lui.

   Quand ils m’ont finalement laissée sortir, après quatre semaines tout de même, une voiture m’attendait sur le parking de la clinique. Le chauffeur m’a ouvert la portière et a pris ma valise d’une main ferme, mais avec un sourire aimable.

   Je me suis laissée glisser sur le cuir du siège arrière. À côté de moi, il y avait un magazine people que j’ai repoussé machinalement. Mais le titre principal a attiré mon attention :

DONALD TRUMP : LA VÉRITÉ SUR SON SUICIDE !

   J’ai réalisé qu’il s’était passé des choses sur la planète pendant mon absence. Je me suis rendue compte que j’avais vécu ces dernières semaines totalement coupée du monde extérieur… »

   J’ai allumé une cigarette en regardant une tache sur le mur derrière l’écran de mon Mac. Puis je me suis levé en direction de la cuisine, pour me concocter quelques gins tonic avant d’aller au lit.

5

   Le lendemain, toute les Unes de la presse en faisaient leurs gros titres. Libé se distinguait comme d’habitude avec un jeu de mots douteux : « Trump la mort… ». Seul le quotidien L’Équiperéservait sa page de couv’ à la victoire de l’équipe de France de foot contre la Bulgarie, 3-2, Antoine Griezmann avait encore sauvé les Bleus du match nul à la limite du temps réglementaire, ce type était en train de devenir une sorte d’icône, un héro national, bref…

   Le milliardaire américain, candidat malheureux à la dernière présidentielle américaine, s’était tiré une balle de neuf millimètres dans le crâne avec un révolver à crosse de nacre, dans son palace new-yorkais. Il n’avait finalement pas supporté les révélations de la presse U.S. sur ses mensonges répétés – sans parler de ceux de sa femme – concernant l’acquisition de sa fortune, la façon peu glorieuse dont il avait échappé la conscription ou même sa fameuse tignasse. Libé soulignait fort justement qu’une majorité des électeurs républicains avait tout de même propulsé un sociopathe à deux doigts de la présidence, tandis que Le Figarorappelait perfidement que l’Amérique de Trump, c’était avant tout l’héritage de deux mandats calamiteux de Barack Obama, que l’histoire saurait in fine reconnaître les siens, rendre à César ce qui appartient à César, etc. 

   Bien que je ne sois pas parvenu à me débarrasser entièrement des effets pervers du genièvre de la veille, je me suis autorisé une petite bière pour m’aider à méditer sur le concept de coïncidence. De fil en aiguille et quelques bières aidant – ou pas -, je me suis interrogé sur la notion de responsabilité de l’écrivain. C’est souvent comme ça lorsque je commence à être sérieusement bourré. Je peux contempler longuement mes lacets de godasses d’un air perplexe, ne sachant pas comment surmonter l’immense difficulté consistant à choisir sur quelle extrémité tirer pour les ôter. Mais il m’arrive parfois de m’immerger au plus profond de la querelle entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant sur le devoir de vérité, à titre d’exemple. C’est soit l’un, soit l’autre. Ahuri par l’alcool, je peux devenir très con. Ou alors très con, mais dans un genre totalement différent. Dont acte.

   Qu’importe.

   La responsabilité de l’écrivain, donc…

   Mais devant qui donc ? Le lecteur ? L’Humanité souffrante ? Les croyances des uns et des autres ? Le devoir d’intégrité, peut-être ?

   Laissez-moi rire…

   S’il y a un seul truc que j’ai pu apprendre au cours de ma carrière, de ses hauts et de ses bas, c’est que l’écrivain n’a qu’une seule et unique responsabilité : ne pas emmerder son lecteur. Ne pas lui infliger ses manies stylistiques en le privant d’histoire – hein Djian ? Ne pas trop tirer la couverture à lui en laissant tomber son public, ne pas faire preuve de trop de nombrilisme– n’est-ce pas, cher Michel ? Et ne pas devenir dingue trop tôt, si possible, éviter de patauger dans la semoule de ses obsessions, délayée dans différentes substances psychotropes – Dantec, si tu m’écoutes de là où tu es ?

   Ces trois principaux écueils, je n’avais pas su les éviter moi-même. J’en payais le prix fort. Mais je ne pouvais m’en prendre à personne d’autre que moi…

   Quant au pouvoir de l’écrivain, c’était exactement la même chose. Je ne connaissais qu’un seul pouvoir dans ce métier : celui de prendre le lecteur par la main et l’emmener le plus loin qu’on pouvait, sans qu’il ne résiste ou ne vous laisse en plan chemin faisant. C’était notre seul pouvoir. Il n’y avait rien de plus. Houellebecq, Dantec et consorts n’avaient pas alerté la société occidentale sur les dangers qu’elle courrait. Si l’on considérait l’état du monde actuellement, ils s’étaient même furieusement plantés dans leurs funestes prévisions, même si tout n’était pas joli-joli à voir ici-bas. La planète n’était pas déchirée par une guerre de religion, pas plus qu’elle ne s’était dissoute dans sa mollesse répugnante face aux hordes de barbares venus de l’Est ou aux aliens débarqués de l’espace… 

   L’écrivain ne sert à rien. Il ne peut rien. Il n’est responsable de rien. De rien de plus que de son histoire – et encore, lorsqu’elle atterrit entre les mains du lecteur, ce n’est plus la sienne. Point final. 

   Après cette brillante mise au point, je me suis autorisé une petite vodka on the rockspour refroidir mes neurones chauffés à bloc. J’ai ouvert la fenêtre de la cuisine pour laisser entrer un peu d’air dans l’appartement et j’ai fumé une cigarette accoudé à la rambarde de la fenêtre, le cerveau embrumé et le corps cotonneux. J’ai failli laisser filer mon verre de vodka entre mes doigts, tellement j’étais chlasse. C’était peut-être bien le moment d’aller se coucher ou bien de cuver mon alcool, ce qui pour moi signifiait exactement la même chose, soit-dit au passage.

   Sauf que je voulais en avoir le cœur net.

6

   « Vera Gemini, le premier album éponyme du groupe, n’est pas parvenu à trouver son public comme on dit pudiquement. On peut même affirmer que ce fut un flop total. 

  Aucune chanson n’a réellement émergé du lot, ni sur les radios, ni sur la toile. Que dalle. La maison de disques nous a organisé quelques concerts pour la forme, mais nous nous sommes produits dans des salles minuscules et elles étaient à moitié vides. Rien non plus dans la presse spécialisée.

  Les membres du groupe ont donc repris leurs activités habituelles et nous nous sommes perdus de vue pendant quelques mois. Chacun est retourné vaquer à ses occupations, qui à la Fac, en dernière année de n’importe quoi, qui à Pôle emploi.

  Et puis un soir, Jimmy a toqué à la porte de ma chambre de bonne. Il avait amené sa guitare et il a tenu à me faire écouter un truc, une ligne d’accords toute simple et une petite mélodie qui lui trottait dans la tête. Il a commencé à me fredonner ça assis sur le lit, pendant que je nous servais un verre de coca. En moins de deux minutes, j’ai compris qu’on tenait quelque chose. Je me suis installée à la petite table, j’ai poussé les quelques bouquins qui traînaient et je me suis mise à écrire ce qui me passait par la tête, pendant que Jimmy faisait tourner les accords en boucle. À force de ratures, j’ai fini par terminer ce qui ressemblait à un refrain vers une heure du matin. Et lorsque le soleil s’est levé, j’avais griffonné le texte quasiment définitif de « Your Kind of Lover ». Nous avions mal au cœur à force de boire du café lyophilisé. 

  Jimmy a rameuté les trois autres dans la journée et nous nous sommes retrouvés dans un petit studio de location le lendemain soir. On leur a joué notre chanson et chacun y a été de son petit commentaire. Fred a proposé une intro à la batterie façon tambour militaire, ce qui collait pas mal, puis il accélérait le tempo et Jimmy envoyait le riff de guitare, un truc qui tournait comme une ritournelle. Je commençais alors à chanter, rejointe par la basse et le clavier une poignée de mesures plus loin. 

  Pierre a tout d’abord opté pour un carillon en contrechant, mais Fred s’est arrêté de jouer et lui a demandé en rigolant : « C’est quoi ce son de tarlouze ? Tu veux reformer les petits chanteurs à la croix de bois ? ». 

  Pour l’emmerder, Pierre a trafiqué son clavier et rejoué les mêmes notes avec un son de clochettes de Noël.

  Nous avons tous trouvé que ça faisait un excellent contrepoint à la guitare un peu saturée de Jimmy. Ça donnait même un sacré charme à la chanson. Quelque chose d’entraînant et de vénéneux à la fois. Fred a suggéré un break guitare-clavier sans batterie, puis une montée chromatique pour faire décoller le tout. 

  Dans son coin, Franck réaccordait sa basse en silence. Pas moyen de savoir ce qu’il en pensait. Franck ne disait jamais rien, de toute façon, alors son silence valait approbation.

  Il y a des petits moments de magie, comme ça, où on sent qu’on crée quelque chose de sacrément bon. Un truc qui va rentrer dans le crâne de n’importe qui et y rester vissé sans qu’on sache vraiment pourquoi. Pour « Your Kind of Lover », cette espèce d’alchimie a fonctionné à merveille. Nous avions fabriqués quelques bons morceaux pour le premier album, des chansons qui tenaient bien la route. Mais là, nous savions tous au petit matin que nous tenions un hit. Un morceau imparable. Le genre de truc qui vous rentrait dans le crâne comme la mèche d’une perceuse et qui ne vous lâchait plus. 

  Nous nous sommes séparés le sourire aux lèvres et des étoiles plein les yeux.

   Et c’est effectivement là que ça a démarré. Je m’en souviens d’autant plus nettement que notre premier album est sorti le jour de l’attentat qui a coûté la vie à Kim Jong-un, leader suprême et vénéré de la Corée du Nord… »

   Bon, je ne prenais pas trop de risques, là… Ce taré psychopathe ne manquerait à personne s’il s’avérait que quelqu’un avait décidé de le virer de la surface de la Terre. Et de mon côté, j’avais pu continuer mon histoire, raconter quelque chose sur la genèse du groupe. C’était plus ou moins ça l’idée. Y aller à rebours. Partir de la déchéance finale pour remonter aux espérances lumineuses des débuts. 

   Je suis allé me coucher complètement groggy mais serein.

   À mon réveil, BFM TV montrait en boucle les images du leader charismatique. De l’ex-leader charismatique, devrais-je dire, parce que l’enveloppe charnelle du Grand Soleil du XXIèmesiècle avait été vaporisée par une explosion gigantesque qui avait soufflé toute la tribune d’honneur, emportant au passage quelques dizaines de caciques du Parti ad patres, en même temps que leur génial dirigeant. Tout ça devant une assemblée médusée et quelques milliers de soldats et de prolétaires rassemblés, dont les premiers rangs avaient été soufflés comme des quilles par l’onde de choc.

  L’info – ainsi que les images de la tribune désintégrée en plein défilé – a commencé à tourner sur CNN, puis sur toutes les chaînes d’info de la planète. Pyongyang a tout d’abord démenti les faits, puis a accusé la CIA, puis la Chine, puis ça a été le silence radio le plus total. Tous les spécialistes qui se bousculaient à présent sur le plateau affirmaient que le régime était décapité pour de bon. Mais ils se perdaient en conjecture sur la suite des événements. 

   Je me suis permis un méchant ricanement et me suis autorisé un petit verre de scotch, pour fêter la nouvelle, malgré ma gueule de bois persistante. 

   Peu après, je me suis demandé si je pouvais tuer des gens qui étaient déjà morts et enterrés, je veux dire les faire calencher avant leur heure officielle. J’ai ainsi essayé de tuer Mussolini, Hitler, Staline et Mao, plusieurs années avant leur accession au pouvoir. Mais j’ai pu constater le lendemain et les jours suivants que je n’avais pas la possibilité de changer le cours de l’histoire. Pas moyen de précipiter un décès qui s’était déjà produit. J’imagine que ça devait se heurter à une sorte de paradoxe temporel, ou un machin de ce genre, comme on trouve dans les histoires de science-fiction. 

   Et quelques jours après l’attentat qui avait coûté la vie au leader coréen, j’ai essayé de le ramener à la vie, en modifiant mon texte, à plusieurs reprises. Mais rien n’y a fait non plus. Ce qui était accompli ne pouvait pas être changé. C’est là que j’ai commencé à maudire l’espèce de don qui m’était tombé dessus, j’ignore par quelle magie noire… Oui, j’ai commencé à m’en mordre sérieusement les doigts.

7

   Le lendemain, j’ai reçu un mail de mon éditeur. Il s’agissait pour moi de ne pas trop traîner à livrer mon prochain bouquin, la rentrée littéraire approchait, il ne fallait pas que je manque le rush des cinq cents et quelques nouveautés qui allaient se bousculer dans les rayons des quelques librairies qui tenaient encore debout dans l’hexagone, et encore moins sur Amazon…

  J’en vendais à présent combien chaque année ? Vingt-mille ? Trente-mille ? Il fallait enlever un zéro, comparé aux chiffres que j’atteignais lorsque j’étais encore réellement bankable. Mais ça valait tout de même un petit mail de relance, fallait-il croire. C’était toujours mieux que les quelques centaines d’exemplaires que la majorité des bouquins qui déferleraient dans les rayons en automne allaient atteindre, pour la plupart d’entre eux. De toute façon, en face, il y aurait le nouveau Levy, le nouveau Musso, Amélie Nothomb, Angot et Djian, plus quelques autres pointures, peut-être bien un nouveau Houellebecq ? Alors les autres ramasseraient les miettes, se partageraient le peu qui resterait de lecteurs étourdis boudant les gros tirages, on ne savait pas trop bien pourquoi, mais c’était ainsi…

   Je n’avais strictement rien à lui envoyer cette fois-ci. Des nèfles. Que dalle. Je vivais depuis plusieurs mois sur mes économies et je pouvais tenir comme ça encore un an ou deux, alors je n’allais certainement pas me casser la nénette à bousculer les choses et à rédiger un roman au kilomètre, le monde pouvait bien attendre la sortie du prochain Benjamin Prost une année supplémentaire – et voilà, mon nom était lâché, c’en était terminé de mon anonymat dans cette putain d’histoire.

  J’ai néanmoins renvoyé une réponse sibylline dans laquelle il était question de quelques semaines, d’une petite relecture supplémentaire, de trois fois rien avant que le colis ne soit livré. On ne doit jamais balancer à la face d’un éditeur qu’on est au point mort. Ce genre de nouvelle les rend nerveux, même s’ils n’attendent rien de particulier de votre part, c’est dans leur ADN, voilà tout… La notion même de délais supplémentaire les rend dingues.

  Pour l’heure, je gambergeais sur la façon dont je pouvais réparer ma bourde concernant l’effacement au C4 de l’Étoile brillante de la nation nord coréenne en plein défilé patriotique. Parce que les choses n’avaient pas pris la tournure que j’escomptais. Mais alors pas du tout. Les caciques du Parti qui n’avaient pas été décimés par mon coup d’éclat avaient déclenché une féroce répression, s’il fallait en croire les médias occidentaux dégénérés – ceux que j’avais tendance à suivre. Et l’armée s’était déployée dans l’ensemble du pays, les militaires s’en donnant à cœur joie pour descendre tous ceux qui bougeaient une oreille parmi la population civile. La répression était féroce. Aveugle. Les journalistes de BFM TV ne trouvaient plus leurs mots pour qualifier ce qui était en train de se produire, même si on était loin de tout savoir. Les morts se comptaient par dizaines de milliers et, bien que le pays soit fermé comme une huître, même les autorités chinoises s’inquiétaient du massacre en cours, c’était dire si ça saignait, c’était dire si j’avais foutu un bordel incommensurable. Et le fait que je n’aie pas voulu ça ne tenait pas lieu d’excuse, oh non, pas un seul instant.

   Malgré ma bonne volonté et un pack de bières, je ne suis pas parvenu à ressusciter Kim Jong-un. En désespoir de cause, j’ai flingué tous les militaires dont les noms passaient sur la chaîne, histoire d’arrêter le massacre, mais dans les jours qui ont suivi, ça a été encore pire. On évoquait une famine gigantesque, un génocide, une catastrophe humanitaire sans précédent. 

   En désespoir de cause, je suis passé au whisky, histoire de noyer ma culpabilité dans quelque chose de suffisamment fort. 

8

   « Le buzz a commencé un mois plus tard, sur Internet. Nous avions fait écouter une démo à Patrick et il nous avait aussitôt enfermés en studio pour composer les autres morceaux de l’album. 

  On dormait le jour et on répétait la nuit. Nous restions quatre ou cinq jours d’affilée sur le même morceau, j’écrivais des paroles sur un coin de table pendant que Jimmy et Pierre composaient les lignes mélodiques et les refrains des futures chansons du second album de Vera Gemini. Nous travaillions dans l’urgence, comme on dit.

  Je ne sais plus qui a le premier apporté de la cocaïne – il me semble que c’est Fred, mais je n’en suis plus du tout certaine. Toujours est-il que tout le groupe s’est mis à sniffer à qui mieux mieux. 

  Pour faire retomber la pression, lorsque je rentrais du studio au petit matin, j’ai pris l’habitude de me siffler quelques verres de whisky coca en regardant le soleil se lever, appuyés contre la rambarde de mon unique fenêtre. J’aimais bien ce moment. J’allais me coucher légèrement ivre, totalement détendue et des rêves de gloire plein le ciboulot.

  Je me réveillais généralement en fin de matinée avec une gueule de bois carabinée. Je veillais toujours à avoir du Doliprane à portée de la main sur ma table de nuit. Et après quelques semaines, je me faisais une petite ligne pour me réveiller, avant de m’envoyer quelques cafés noirs, pour faire bonne mesure.

  Ensuite, je me douchais rapidement et je prenais la direction du studio pour rejoindre le groupe. 

  Je me déplaçais en métro à cette époque. Pas de voiture, pas de chauffeur pour m’ouvrir la portière. Ça, c’est venu après.

  En avril, notre second album est sorti. Il était intitulé Silence from the Golden Age. Ce qui ne voulait pas dire grand-chose. Peter voulait l’appeler Golden Age, en double hommage à Golden Brown des Stranglers et Golden Years de Bowie. Mais comme Jimmy était plongé dans la lecture du Silence des Agneaux et qu’il l’avait suggéré comme titre de travail, nous avons opté pour un mélange des deux, qui ne sonnait pas trop mal.

   Pas mal des trucs que nous faisions étaient fabriqués ainsi, entre nous soit dit. 

  Comment fabriquer une chanson ? 

  Simple. 

  On prend un titre qu’on aime bien. On trafique le début. On change la fin. On modifie le milieu. Et voilà, le tour est joué… Le reste n’est qu’une affaire d’arrangements, sans vouloir rentrer dans le détail de la cuisine du studio.

  Toujours est-il que pas mal de radios ont commencé à programmer « Your Kind of Lover » et que les téléchargements de l’album ont grimpé en flèche sur Internet. 

  Patrick nous a concocté une tournée dans quelques villes, en France, et c’est comme ça que c’est parti. C’est comme ça que la mayonnaise a pris. 

  Un beau matin, j’ai quitté ma chambre de bonne pour prendre la route avec le groupe. Et quand je me suis retournée, quelques mois plus tard, il y avait un paquet de fric hallucinant sur mon compte en banque, les demandes d’interview pleuvaient de partout et Patrick m’a annoncé qu’il allait me présenter quelques personnes au sujet de mes fringues, mon maquillage et ma coupe de cheveux.

  Dans un premier temps, j’ai cru qu’il disait ça pour plaisanter.

  Et puis tout s’est enchaîné à la vitesse grand V. C’est à peine si le groupe a réagi à l’annonce de l’assassinat conjoint de Barack Obama, de plusieurs chefs d’État occidentaux et du Secrétaire général de l’ONU, flingués en pleine conférence des Nations Unies par un commando commandité par je ne sais quel cartel de narcotrafiquants… »

   Ces salopards n’avaient strictement rien fait pour les Coréens du Nord. Rien de rien. Un peuple pouvait bien crever, ils n’auraient même pas levé le petit doigt… Je voulais bien être tenu pour responsable, mais je n’étais pas seul dans le coup. Oh non !

   Je me suis resservi une vodka on the rockset je me suis payé quelques dirigeants corrompus en plus, histoire de nettoyer la surface de la planète de cette sale engeance… Et pour faire bonne mesure, j’ai aussi fait la peau à Jean-Pierre Pernaut. Rien de personnel, pour le coup, mais ça faisait trop d’années qu’il me tapait sur les nerfs avec son journal de midi.

9

   Alors qu’avons-nous ici ?

   Le lot habituel de dépressifs tendance schizophrènes, bipolaire ou un mélange des deux… Une malheureuse vieille femme totalement allumée qui pense vivre au milieu de ses chats siamois et écrire des nouvelles, alors qu’elle est enfermée ici depuis cinq ans et qu’elle ne pourrait pas aligner plus de cinq mots sans sombrer dans une profonde dépression… Une cinglée qui a totalement disjoncté et qui s’imagine avoir été chanteuse dans un groupe de rock à la fin des années 90, alors qu’elle est caissière chez Monoprix depuis plus de vingt ans. Et un prof d’histoire qui répond très mal à son sevrage alcoolique, puisque ce connard est parvenu à se persuader qu’il pouvait s’arroger le droit de vie et de mort sur ses contemporains rien qu’en racontant des histoires. Il s’est aussi inventé un passé d’écrivain à succès, un truc qui n’a rien à voir avec sa propre vie, j’ai eu beau augmenter considérablement sa dose de Prozac, rien n’y fait.

  J’en ai ma claque. Je sais que c’est mon job, mais j’en ai vraiment ma claque de cette douzaine d’allumés qu’on a placés sous ma responsabilité. 

   « Docteur, on vous fait entièrement confiance pour mettre en place votre nouveau protocole… »

   Ben tiens. 

   À part les médocs à haute dose, je ne vois pas ce qui pourrait faire tenir tranquille cette brochette de paranos, pervers polymorphes et autres agités du bocal. 

  Alors nouveau protocole, mon cul…

  Tenez, l’atelier d’écriture que j’ai mis en place pour essayer de les faire redescendre sur terre, et dont j’avais pourtant théorisé l’efficacité dans un excellent article que j’ai eu l’honneur de publier dans la revue Pathologies et innovation clinique, s’est avéré un échec lamentable. La caissière folledingue a immédiatement déliré sur des tournées au Japon, des sorties d’albums et je ne sais quelle descente aux Enfers d’une rockeuse de bas étage. L’autre abruti lui a emboîté le pas et il a trouvé le moyen de piquer son carnet de notes en pleine nuit, pour construire à partir de là une sorte de délire de toute puissance paranoïaque à travers lequel il est parvenu à se persuader qu’il pouvait dézinguer n’importe qui, et d’une, et qu’il passait son temps à s’imbiber de tous les alcools possibles et imaginables, et de deux. Belle réussite pour un sevrage, tiens…

  Sans compter la plus atteinte du lot, à mon sens, la vieille folle aux siamois, laquelle est intimement persuadée qu’elle guide l’ensemble de leurs destins à tous – y compris le mien. Elle ne me l’a pas dit ouvertement, mais ça me paraît clair comme de l’eau de roche, je l’ai lu dans son regard halluciné. 

   Demain, je donne ma démission. Leur centre expérimental, ils peuvent bien en faire ce qu’ils veulent, le passer au napalm ou le transformer en cinq étoiles luxe à la disposition de tous ces dégénérés, je m’en contrefiche. Ce n’est plus mon problème.

  Tout ce que je demande, c’est de pouvoir retourner à l’hôpital, m’occuper de fous « normaux », si je puis dire, et arrêter ces conneries… Il en va de ma propre santé mentale.

  Parce que je sens bien que moi aussi, je commence à chavirer légèrement et à ne plus trop savoir qui décide de quoi, dans ce merdier… Les murs commencent à onduler et je me mets à entendre des voix.

  C’est pas bon signe. Non, c’est pas bon signe du tout…

10

   Peut-être que tu fais bien d’arrêter, en effet. Ouais, c’est même une certitude, mon petit gars…

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